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Récompenses primales, ou la résolution de Claude-Inga Barbey

Claude-Inga Barbey

La finesse d’écriture et d’interprétation de Claude-Inga Barbey réjouit le public depuis des années. Heidi.news ne boude ainsi ni son plaisir ni sa fierté d’accueillir l’artiste pour des chroniques bimensuelles. Il fallait bien cela pour assurer la succession de Géraldine Savary, qui a cessé ses rencontres pour Heidi.news à la fin de l'an dernier. En vidéo, Claude-Inga Barbey a démarré la série Toc! pour le site de nos confrères du Temps.

C’est venu insidieusement. Pendant le premier confinement j’ai écouté Dracula en audio. Une écoute frissonnante de 67 heures, en cousant, en repassant, en cuisinant. Et puis Frankenstein, la créature, en tricotant. Bien à l’abri du virus, confinée entre mes quatre murs, avec, à l’extérieur, cette chiffonnade de moineaux sur les arbres, ce printemps délicieux mais trompeur.

Ensuite j’ai relu Stephan King, Le Fléau, Brume, des histoires qui racontent comment une communauté tranquille peut glisser vers le chaos, menacée par un danger diffus, un mal invisible. Ça me confortait dans l’idée que le monde dans lequel je vivais n’était pas ce qu’il y avait de pire. Ça me donnait une bouffée d’optimisme.

Je continuais à faire mes courses essentielles. Mais je me demandais comment le magasinier de la Coop réagirait s’il se trouvait confronté à une créature monstrueuse ou à un gaz empoisonné. En héros?... Et la femme qui choisit ses bananes, une victime collatérale, une simple figurante? Et l’autre, là, qui achète un litre de bière et des clopes à 9h le matin? En lâche? Est-ce que la jolie caissière resterait à son poste pour scanner les croquettes de la vieille dame, que l’on a déjà vue précédemment promener son chien alors que la Brume commence à assombrir insidieusement le ciel limpide?

Au deuxième confinement, mon rapport à la réalité avait déjà basculé dangereusement sans que je m’en rende vraiment compte. Dans les archétypes de personnages, il y a d’abord le héros qui doute. En général, il doit racheter une faute ou compenser la perte dramatique d’un collègue pendant une mission. Quand ça commence, il est dans un sale état. Il y a aussi le jeune scientifique qui avait tout prévu mais que personne ne croit, le vieux flic proche de la retraite qui se sacrifie, la mère de famille qui est prête à tout pour sauver ses enfants, le politicien véreux et j’en passe…

Tous les sentiments humains sont convoqués pour faire face au danger imminent, cette terrible brume qui nous envahit mais, oh miracle, épargne les enfants.

Je fais partie du film. Nous faisons tous partie de ce mauvais film. Cachés sous nos masques, nous sommes tous des personnages en puissance. Les gentils restaurateurs, les méchants conspirationnistes, ceux qui profitent du chaos pour se refaire un compte en banque, les poètes empêchés, les jeunes étourdis, les vieux effrayés qui n’ont pas envie de disparaître avant la fin du film. Tous. Et vous, qui aimeriez-vous être? Celui qui risque sa vie pour aller chercher des provisions ou celui trahit la communauté pour quelques racines comestibles?

Moi je ne sais pas. Difficile à dire. Dans l’idéal, j’aimerais avoir le rôle principal, celui du type qui doute. Mais, en face du danger, on est étonné parfois par ses propres réactions. Ça s’appelle l’instinct de survie. Et ça, c’est sans appel.

Allez, c’est promis, au troisième confinement, j’arrête les horreurs. Et je lis des trucs sur le «mieux vivre ensemble». Tiens, je vais relire l’intégrale des Schtroumpfs!

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