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Nous sommes sans doute les prochain.es sur la liste, nous, journalistes

Serge Michel

Je me souviens du 20 janvier dernier, un mercredi. J’avais commencé la vaisselle du dîner quand mon collègue Fabrice Delaye a appelé. C’était son heure. Il appelle souvent le soir pour parler d’une technologie qu’il faut garder à l’œil ou d’une Exploration à lancer toutes affaires cessantes sur Heidi.news.

Là, il était très ému. Il venait de suivre l’investiture de Joe Biden. Le poème d’Amanda Gorman l’avait bouleversé. Il avait commencé à le traduire en français et voulait le publier tout de suite. J’ai relu le texte, j’ai rédigé une introduction et un titre. A 22h48, l’article était en ligne et depuis, vous avez été près de 30’000 lectrices et lecteurs pour ces premiers mots de réconciliation après le départ de Donald Trump de la Maison Blanche.

Mais ce soir-là, ni Fabrice ni moi, hommes blancs, la cinquantaine, ne pouvions imaginer que des traductions plus soignées de ce texte allaient provoquer de tels scandales!

Aux Pays-Bas, Amanda Gorman avait choisi pour la traduire la jeune prodige Marieke Lucas Rijneveld, 29 ans, qui a remporté le Booker Prize en 2020 avec son premier roman, «Qui sème le vent» (Buchet-Chastel). Cela n’a pas convaincu Janice Deul, styliste et activiste hollandaise originaire du Surinam. «Elle est blanche, non binaire, n’a aucune expérience dans ce domaine mais [selon l’éditeur] c’est elle la traductrice de rêve?», a-t-elle écrit dans le quotidien de Volkskrant le 25 février.

Patatras. Marieke Lucas Rijneveld s’est aussitôt récusée et l’éditeur s’est excusé. La jeune autrice a ensuite composé un poème pour dire que la lutte continue, Tout habitable.

Peut-être Janice Deul n’a-t-elle pas dit que seuls des noires pouvaient traduire des autrices noires, mais c’est ce que tout le monde a compris. Compris et accepté, au vu de la réaction immédiate et pusillanime du monde de l’édition. A Barcelone, le traducteur en catalan d’Amanda Gorman, un certain Víctor Obiols, a été remercié: il avait traduit Shakespeare et Oscar Wilde mais pour la poétesse américaine, l’éditeur a voulu «une femme, jeune, activiste, noire de préférence».

«Personne n’a le droit de me dire ce que j’ai le droit de traduire ou pas. Chacun, en revanche, a le droit de juger si je suis capable de le faire. C’est-à-dire si, par mon travail, je suis capable de faire entendre, par ma voix, par la matérialité de mes mots, la voix d’un ou d’une autre – sans la réduire à celle qui est censée être la mienne. Si ma voix est assez accueillante, assez libre pour en faire entendre d’autres.»

En lisant dans Le Monde ces lignes d’André Markowicz, immense traducteur du russe, notamment des œuvres complètes de Dostoïevski et du Maître et Marguerite, de Boulgakov, j’ai compris que nous étions sans doute les prochain.es sur la liste, nous, journalistes.

Si les traducteurs (et traductrices!) sont des passeurs de mots, que sommes-nous d’autre?

En 2001, à Hérat, dans l’ouest de l’Afghanistan, j’ai recueilli sur son lit de mort les derniers mots d’une jeune femme qui s’était arrosée de pétrole pour fuir le mariage forcé et le viol conjugal. Homme, blanc, n’ayant aucune expérience dans ce domaine, étais-je légitime dans cet hôpital, dans ce pays, dans ce métier? Depuis mon premier article dans le Journal de Genève il y a trente ans, j’ai rempli des centaines de carnets avec les mots des autres. Suis-je certain d’avoir bien compris les Iraniens que j’ai côtoyés pendant quatre ans dans leur pays? Qui étais-je pour interroger des ouvriers congolais sur un chantier chinois à Brazzaville?

«Rien de ce qui est humain ne m’est étranger», disait Térence, l’esclave africain, dans mes cours de latin. S’il en fallait une, voilà la permission de quitter la Suisse au plus tôt! Avec un appareil de photo et une machine à écrire, je croyais aller à la rencontre de mes semblables, on me dit aujourd’hui qu’ils étaient mes différents.

Bien sûr, il y a eu tant d’abus, de reporters racistes ou cyniques qui ont bâclé le travail de terrain pour ne pas rater le coucher de soleil au bar de l’hôtel cinq étoiles, gin tonic et gilet multipoches. Bien sûr, les rédactions en Europe sont encore trop souvent des bastions de personnes blanches issues de milieux privilégiés, en décalage complet avec les sociétés bigarrées qui les entourent. Et les tentatives pour changer cela, comme le Bondy Blog que j’ai lancé en 2005, restent minuscules. Mais faut-il nous réduire à notre origine, à la couleur de notre peau?

Ai-je perdu ma compétence universelle parce que les hommes blancs depuis des siècles ont causé trop de souffrances aux humains et trop de dégâts à l’environnement, et que les autres redressent heureusement la tête?

Personne n’a encore interdit aux journalistes blancs de se déplacer. Mais c’est déjà en partie le cas pour les photographes. Aux Etats-Unis, le National Geographic a ainsi pris prétexte du coronavirus pour que les photos en Afrique soient prises par des Africains, et celles en Asie par des Asiatiques. Tout le monde le sait, cela va perdurer après la crise sanitaire. En France, les journalistes qui travaillent sur les banlieues sont bien souvent issus de l’immigration. Et les débats se crispent. On entend désormais qu’il faut être femme pour écrire sur les femmes, être trans pour comprendre les trans.

Gardons la tête froide et les yeux ouverts, nous allons au devant d’années passionnantes!