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Le voyage est-il encore possible? Discussion avec une routarde, un historien et un sédentaire

Image Pixabay / Dariusz Sankowski

Voyages. Fil conducteur de la 6e édition du Festival Histoire et Cité, cette invitation à l’ailleurs est également une incitation à se questionner. Au temps du retour à l’hermétisme (relatif) des frontières, au temps de la crise climatique et alors qu’il n’y a plus de territoire vierge à découvrir, le voyage est-il encore possible?

Avec qui on en parle. La première difficulté réside dans le rapport, très différent, que nous avons toutes et tous au voyage. De la fonction que celui-ci exerce chez nous. Alors, pour aborder la question, Heidi.news a misé sur la diversité des profils.

Ainsi avons-nous sollicité un historien du voyage, Sylvain Venayre, une jeune routarde et écrivaine, Sarah Gysler, qui a notamment tout plaqué à 20 ans pour parcourir le monde sans un sou en poche et en a tiré un livre, Petite, ainsi que Thomas Clerc, un casanier qui invite ses lecteurs à visiter son appartement dans Intérieur.

Nuance de taille. Sylvain Venayre réoriente d’emblée la discussion:

«Le voyage reste possible. Avant la pandémie, il n’avait même jamais été aussi possible. Mais peut-être que la question à se poser est de savoir s’il est souhaitable.»

Comprenez par là: le voyage fait-il encore sens, aujourd’hui, avec des enjeux écologiques tels qu’il en va de la survie de l’espèce humaine? Ce distinguo s’impose également dès les premières secondes de la conversation avec Sarah Gysler:

«Je me pose désormais cette question: est-ce que je vais encore voyager dans un ou deux ans? Avec tout ce que cela implique du point de vue social et écologique.»

L’impact écologique et social. Commençons par l’aspect éthique de la chose. «Une vieille question», prévient Sylvain Venayre:

«Ce débat très vif date du 18e siècle, où le voyageur était vu comme un être immoral car le voyage représentait un risque moral. Ce sont les vices de la route, qui se vivent sans les témoins du quotidien. Le voyageur est donc doublement immoral, puisque non seulement il échappe à la morale, mais comme il le fait loin de chez lui, il échappe également aux conséquences.»

Sarah Gysler a quant à elle une approche plus empirique du problème:

«J’ai eu la chance de me retrouver dans des endroits où il y avait peu de monde, en faisant du stop, en n’ayant pas de guide. J’allais où on m’emmenait. J’étais au fin fond de la Sibérie où il n’y avait presque rien. Ou dans les steppes de Mongolie, sans parler la langue, hébergée par une famille nomade.

Mais je me dis que si tout le monde fait comme moi, les lieux reculés ne seront plus des lieux reculés, ils deviendront visibles. Voyager est-il encore socialement adapté? Ma prochaine destination pourrait être l’Afrique, où j’ai l’impression qu’il y a encore des endroits à découvrir. Mais dois-je y aller?»

«Flygksam», ou la honte de prendre l’avion. Les doutes sur la viabilité du voyage gagnent du terrain, dans le sillage d’un mouvement anti-avions lancé en Suède en 2018, rappelle Sylvain Venayre. Lequel se montre prudent quant à l’émergence de ce fameux «monde d’après» très en vogue durant le printemps 2020 «mais dont on ne parle plus beaucoup depuis». Et de poursuivre:

«On entend maintenant ce discours disant que dès que l’occasion se représentera, les gens effectueront à nouveau des voyages touristiques à toute allure.»

A moins que l’épuisement programmé des énergies fossiles n’engendre une nette hausse du prix des vols et, par conséquent, pousse le système à se réguler. Sarah Gysler y croit et s’en réjouit, parce que «le voyage redeviendra un engagement» et que l’envie d’ailleurs pourra toujours être assouvie par des moyens de transport plus viables, tels le voilier, le vélo voire l’autostop.

Voyage versus tourisme. Pour la routarde, «il y a voyage et il y a vacances». Sédentaire et casanier, Thomas Clerc, le dit sans ambages: «Je n’aime pas le tourisme!». Il motive:

«Le voyage est toujours possible. Il y a encore beaucoup de choses à découvrir, mais il faut avoir envie de découvrir quelque chose de précis. Le voyage est possible quand il est précis, il doit être mû par le désir très précis d’une chose. Par exemple aller voir un tableau particulier dans un musée du Kansas ou un paysage, comme les chutes du Zambèze.

On peut inventer les raisons de son voyage, procéder à une coupe du monde thématique et y entrer par un biais très particulier. Pour ma part, je voudrais me rendre à Trieste parce que James Joyce y est allé, ma motivation est littéraire. Mais cela pourrait être, pour un cuisinier, de voyage afin d’aller voir comment on cuisine un aliment dans un endroit du monde, cela pourrait être de visiter chaque ville des Etats-Unis qui portent le nom d’une ville européenne ou de se rendre dans chaque église romane de telle ou telle région.

Je n’aime pas ces voyages dont le projet est de tout voir en une semaine, qui réduisent un pays à ses “spots”. Il faut un but, sinon c’est absurde.»

Le voyage intérieur. Il faut aussi se demander si, après tout, le voyage n’est pas moins important en lui-même qu’il ne l’est par ce qu’il fait vivre au voyageur. «Le voyage sert peut-être plus à se découvrir soi-même qu’un endroit. Il faut oser s’aventurer, prendre des risques», acquiesce Sarah Gysler.

Mais à écouter Thomas Clerc, dont le livre Intérieur est une description quasi entomologique de son appartement, la prise de risque et la découverte ne requièrent pas obligatoirement l’éloignement:

«Il est possible de découvrir un monde très proche. Dans un appartement, on peut prendre en compte ce que l’on ne voit plus, se forcer à regarder. On vit dans un cadre auquel on ne fait plus attention. J’ai voulu exercer mon œil sur ce monde que je croyais connu pour approfondir mes perceptions. Prenons l’exemple d’un meuble. Quelle est son histoire potentielle, en lien avec notre propre histoire? Un appartement est très chargé.

Ceci implique une hyper-conscience de son environnement. Et de soi, forcément. Le moindre détail, comme une assiette ébréchée après un geste de rage, nous raccroche à une histoire vécue par nous-mêmes. Mon livre est aussi une incitation pour que les gens fassent un peu d’eux-mêmes, qu’ils construisent quelque chose qui leur appartient en propre.»

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