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Le domaine des Feuillantines: une ressource pour la Genève de demain

Leïla el-Wakil

Leïla el-Wakil est architecte et historienne de l’architecture et du patrimoine. Parallèlement à sa carrière à l'Université de Genève, elle a notamment créé et fait partie du comité de SOS Patrimoine CEG, une association militante et de défense du patrimoine genevois.

La disparition récente de plusieurs exemples patrimoniaux genevois a révélé le fossé entre l’attitude légaliste de la Justice et de l’Etat, aveuglés par une pesée d’intérêt en accord avec les directives densificatoires du Plan directeur cantonal 2030, et la détresse de tant d’usagers de la ville, inconsolables de la perte de quartiers historiques riches en maisons du temps jadis, en arbres séculaires, en jardins peuplés de toute une faune.

L’abattage de la forêt habitée des Allières, entre gare des Eaux-Vives et route de Chêne, en 2019, a été vécu comme un séisme dans l’histoire récente de l’urbanisation genevoise. L’«urgence» de densifier la ville y a pris le pas sur les nombreux rapports de spécialistes qui plaidaient pour la préservation des belles maisons richement décorées du tournant du 20e siècle et pointaient l’intérêt de la poche de verdure faite de jardins arborés et de cette sorte de pépinière spontanée de chênes et de conifères formant une ombrageuse et précieuse forêt urbaine, abritant en pleine ville une réserve d’espèces.

La vision urbaine officielle du Grand Genève, qui s’appuie notamment sur un système de zones obsolète, est complètement dépassée à l’aube du troisième millénaire. Ainsi la zone 3 de développement, dessinée au plein milieu des Trente Glorieuses, ne peut plus à l’heure actuelle s’appuyer sur aucun fondement théorique qui justifie encore son tracé.

C’est dans ce contexte que les promoteurs de la Cité de la musique, encouragés par les responsables des différents services de l’Etat, ont considéré le domaine des Feuillantines à la place des Nations comme un simple terrain à bâtir pour leur grand projet. C’était faire fi de l’existant, c’est-à-dire une irremplaçable demeure italianisante et sa dépendance construites en 1888 pour la famille Duval par Gustave Brocher, qui n’est pas le dernier venu des architectes genevois, et d’un parc un peu sauvage doté d’arbres anciens.

Le caractère très exceptionnel du domaine des Feuillantines, situé sur le territoire de la Ville de Genève, réside précisément dans l’ensemble constitué par la maison et son cadre vivant miraculeusement parvenus quasi-intacts jusqu’à nous. Toute une flore et une faune ont acquis là droit de cité. Seule une conception de protection holistique pourrait protéger cette valeur d’ensemble et l’adoption par la Direction du patrimoine d’une mesure de «plan de site» aurait fait montre d’un peu de clairvoyance.

La Genève de demain doit prendre des mesures fortes en matière de développement pour apprivoiser le réchauffement climatique et ce n’est pas l’ONU qui me contredira! Il y va de sa survie. Il faut avoir maintenant le courage, en revenant sur des «droits à bâtir» considérés comme acquis, de soustraire les enclaves significatives alliant nature et culture du bâti qui subsistent providentiellement intactes comme l’est assurément la propriété des Feuillantines, dont le destin optimal serait d’être promue «réserve patrimoniale et de la biodiversité» en Ville de Genève.

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