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Le directeur du Musées des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds serein en temps de covid

David Lemaire devant une oeuvre prêtée par le Mudac. Photo: Aline Henchoz, Ville de La Chaux-de-Fonds.

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Samedi 17 octobre, la foule est au rendez-vous du vernissage des deux nouvelles expositions du Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds: «Camille Graeser. Devenir concret» et «Jeanne-Odette. Points de repère». Sur l’esplanade à l’extérieur du musée, l’artiste Jeanne-Odette à ses côtés, le directeur David Lemaire remercie solennellement ses équipes pour le travail effectué devant un public local et venu des quatre coins de Suisse romande: «Ce sont des gros montages et nous tirons tous à la même corde». Ni le froid ambiant, ni le virus menaçant, encore moins les nouvelles mesures de protection qui l’accompagnent n’ont réussi à faire changer d’avis aux amoureux des arts. Quelques jours plus tard, David Lemaire se souvient de l’événement: «Il y avait beaucoup de monde, les gens étaient contents. J’ai appelé Jeanne-Odette ce matin, elle n’était pas encore redescendue de son petit nuage», se réjouit-il.

A la tête de l’institution depuis le 1er janvier 2018, David Lemaire a de l’allure, une prestance physique qui n’est pas sans rappeler les personnages du peintre autrichien Egon Schiele. Avant d’humer l’air à 1000 mètres d’altitude, l’historien de l’art s’est fait un nom au MAMCO de Genève, où il était conservateur-adjoint. «Il a fallu que je prenne possession du musée, dit-il. J’ai eu conscience dès le départ de la singularité de la ville. La Chaux-de-Fonds est caractérisée par une richesse artistique latente très importante.»

Pour lui, le Musée des beaux-arts tient le rôle d’animateur de la scène locale. «Une maison dans laquelle les artistes de la région viennent partager ou confronter leurs réflexions avec des artistes plus établis ou plus connus.» Immergé dans le foisonnement de cette scène culturelle, il observe: «Il est important d’incarner le musée au cœur de la ville, au marché, au théâtre, au bistrot aussi! Cela participe d’un sentiment d’appartenance entre la ville et son musée. La Chaux-de-Fonds est une super ville à vivre. Sa vie culturelle et associative sont réellement riches, la vie de quartier y est très généreuse et, en temps de covid, elle est beaucoup moins anxiogène que des villes plus peuplées.»

Concernant la pandémie et ses innombrables dommages collatéraux au cœur de la culture, David Lemaire n’estime pas que la fermeture forcée du musée ait lourdement affecté l’institution. «La mission d’un musée ne se limite pas aux expositions, c’est également un outil de travail scientifique, déclare-t-il. Nous avons pu continuer le travail de conservation et d’étude. Au final, il était intéressant de constater que notre intuition programmatique s’est confirmée. Cette histoire de covid représente pour nous l’opportunité d’insister sur l’importance des marges. C’est dans les notes en bas de page que s’inscrit toute la complexité d’un récit artistique historique et esthétique. La particularité des petites institutions comme la nôtre réside dans le fait que la course à la grande star du calibre d’Andy Warhol ou Picasso est désamorcée dès le départ. On évite les grandes messes et les bains de foule. Par contre, on a cette force de réécriture et de complexification de l’histoire de l’art.»

En s’emparant des lieux, David Lemaire commence par mettre en place un sorte de protocole de programmation, «qui ne demande qu’à être transgressé», précise-t-il. Sous son ère, deux expositions dialoguent systématiquement entre elles. Pour stimuler la dynamique du récit, il choisit généralement un artiste associé à la région et un artiste jouissant d’une reconnaissance internationale, soit un artiste émergeant et un artistes établi. «Jusqu’à présent, nous avons toujours eu un homme et une femme», ajoute-t-il. La juxtaposition de ces dualités donne la profondeur au dialogue tout en le rendant inattendu.

«J’adore ce musée aussi pour son architecture, le bâtiment est une œuvre en soi»: lorsqu’il parle des lieux, son enthousiasme est contagieux. «2500 m2 de surface d’exposition, c’est assez grand! L’appareil décoratif du musée a été pensé par Charles L'Eplattenier, un des artistes importants dans la région qui était également le mentor de Le Corbusier. Même le mobilier sur lequel les visiteurs peuvent s’asseoir a été dessiné par lui, chaque détail est hyper précieux. J’aime beaucoup cette idée d’un bâtiment pensé par un artiste et un architecte ensemble. C’est un privilège énorme d’avoir ce joyau très décoré au milieu du Jura avec beaucoup d’œuvres intégrées aux façades.» Le hall surchargé raconte l’opulence des années 1920 de La Chaux-de-Fonds, qui était alors une ville très puissante grâce à l’horlogerie. «Après cette entrée un peu flashy, on débouche sur des espaces conçus pour explorer toutes sortes de vocabulaires d’accrochage, explique le directeur. Jusque dans son extension contemporaine, le musée a été pensé avant tout comme un outil de travail.»

Les défis écologiques et environnementaux auxquels l’humanité toute entière fait face, David Lemaire ne s’en dédouane pas dans son approche artistique, bien au contraire. Figure importante d’un milieu faisant souvent mine de ne pas y toucher, le directeur qui aura 40 ans en novembre évoque deux aspects essentiels à ses yeux. «D’une part, les artistes eux-mêmes ont des postures très engagées sur ces questions. L’art se définit à travers la capacité de l’artiste à exprimer un rapport au monde en termes esthétiques. Par exemple, le travail de Chloé Delarue que nous avons exposée à l’automne 2019 se montre assez inquiet sur l’idée d’un futur technologique. On peut aussi le lire avec des lunettes écologiques. Par ailleurs, dans notre positionnement de musée à portée régionale, nous favorisons un circuit court de la consommation de l’art. Contrairement à Paris ou Barcelone, on n’arrive pas en compagnie lowcost pour visiter une exposition au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Nous proposons autre chose, un propos plus tricoté.» Conscient de la réalité des artistes qu’il expose, il est important pour lui de les exposer vivants. «Il s’agit d’une posture éthique, car les plasticiens sont des gens qui doivent payer un loyer et dont il faut acheter les œuvres pour leur permettre de survivre.»

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