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La réception française du poète américain Ezra Pound

Des admirateurs accueillent le poète américain Ezra Pound en 1958 à son retour à Gênes, en Italie, après douze années d'internement dans un hôpital à Washington. Pound a été jugé pour trahison en 1945. Il n'a échappé à la peine de mort que parce qu'il a été déclaré fou. (KEYSTONE/PHOTOPRESS ARCHIVE/AP)

Le chercheur Jean-Christophe Contini a contribué à Heidi.news le 12 juillet 2021 avec une newsletter spéciale poésie.

En 1958, la revue romande Présence que dirige Gilbert Trolliet envisage de consacrer un numéro à Ezra Pound (1885-1972): la date compte – c’est celle de la libération du poète (emprisonné pour ses accointances avec le fascisme) et de la première traduction française d’un choix de Cantos, son chef-d’œuvre. À partir d’un accès direct aux archives de ce numéro resté inédit, mon étude retrace plus largement les contours de la réception française éditoriale et critique de l’œuvre du poète américain.

La publication des deux Cahiers de l’Herne par Dominique de Roux en 1965 en fut le moment fort, grâce aux premières traductions d’envergure de Denis Roche, mais aussi de quelques précurseurs actifs dès 1954, notamment Alain Bosquet et Michel Butor. Examinant cette réception française, qui associe étrangement Pound à la figure de Céline, on constate l’existence d’une problématique en réalité plus singulièrement française qu’américaine, polarisée autour de trois signifiants: nationalisme, fascisme, antisémitisme…

À l’heure où un ouvrage récent présente l’image d’un Pound réduit à la photographie du salut fasciste effectué lors de son retour en Italie en 1958 après douze années d’enfermement, il ne semble pas inutile de rappeler que revenir aux intentions et aux initiatives des premiers acteurs de la réception française de Pound et de son œuvre permet indéniablement de gagner en prudence et en intelligence, avec une finesse d’analyse qui semble faire cruellement défaut en ce début de XXIe siècle. La réception française critique et éditoriale d’Ezra Pound constitue à n’en pas douter un prisme susceptible de réfracter les rayons d’un contexte politique français souvent exacerbé dans l’actualité culturelle et littéraire contemporaine, toujours aux prises avec de vieux démons qu’elle peine à affronter dans la lumière d’une histoire encore aujourd’hui écorchée à vif.

Ezra Pound naît le 30 octobre 1885 à Hailey dans l’Idaho, une petite ville de 2’000 habitants où son père, Homer Pound, avait ouvert un bureau du cadastre deux ans auparavant. Il grandit dans une famille qui pratique spontanément les Belles-lettres et dans laquelle composer des vers est un exercice quotidien. Latiniste distingué, Ezra Pound est admis à l’université de Pennsylvanie à Philadelphie en 1901: il n’a pas encore 16 ans. Il découvre Catulle, Properce et surtout Ovide qui lui inspire le schème métamorphique caractéristique de son œuvre majeure: The Cantos. Ce schème lui permettra de définir l’image poétique sans avoir recours aux clichés usés de l’arsenal critique (symbole, allégorie, comparaison, métaphore): seul comptera le mouvement de l’image, sa vivacité, son intensité, son devenir plutôt que sa nature.

En 1907, jeune diplômé, Ezra Pound décide de quitter l’Amérique et embarque pour l’Europe où il a décidé de vivre. Il se rend d’abord à Venise, où paraît en 1908 son premier recueil poétique A lume Spento, puis s’établit en 1910 à Londres, où il reste jusqu’en 1920. Dans ces années capitales, restant proche de ses anciennes connaissances américaines – Hilda Doolittle et William Carlos Williams –, il tisse de nouveaux liens avec William Butler Yeats, Thomas Stearns Eliot, James Joyce, Wyndham Lewis, rencontres qui le conduiront à donner naissance à des mouvements littéraires novateurs, dont l’«Imagisme», qui se définit comme la recherche de l’expression sincère, dans une articulation entre éthique et esthétique qui résorbe l’écart entre le «mot juste» et la vérité.

Déçu par la vie intellectuelle et les «mœurs contemporaines» de l’Angleterre, Ezra Pound quitte Londres pour vivre jusqu’en 1925 à Paris, où il se fait de nouveaux amis: Jean Cocteau, Ernest Hemingway, George Antheil. Puis, lassé à nouveau, il choisit l’Italie et s’installe à Rapallo, en Ligurie, où il reste jusqu’à son arrestation par les forces américaines en mai 1945. Pour avoir au cours de ses causeries à Radio Rome «donné aide et réconfort à l’Italie et ses alliés dans leur lutte contre les États-Unis», il est inculpé pour haute trahison, enfermé et exposé aux regards de tous dans une cage de fer à Pise. Il est ensuite rapatrié de force à Washington, où quatre psychiatres le déclarent «fou mais non dangereux», lors de son procès en 1946. Il est interné à l’hôpital Saint-Elizabeth de Washington où il restera douze ans. Il en sort en 1958: il a 73 ans.

On pourrait s’étonner de voir Ezra Pound, jugé traître à l’Amérique, recevoir en 1948 pour ses Pisan Cantos, le Bolligen Prize décerné chaque année au plus grand poète américain. Mais malgré les polémiques suscitées alors par ses accointances avec le fascisme, les apports révolutionnaires et modernes de son œuvre poétique ont été reconnus par le milieu littéraire et poétique mondial. La reconnaissance d’Ezra Pound dans le milieu francophone est quant à elle plus tardive et partielle, pour des raisons essentiellement idéologiques. L’«Honneur des poètes» est en jeu; la poésie de langue française fut «résistante». Un poète comme Pound ne pouvait pas passer. Mais s’il faut attendre le milieu des années 60 pour voir l’œuvre d’Ezra Pound traduite et éditée en français, le milieu littéraire et critique francophone s’en était pourtant déjà soucié de dès le milieu des années 1950. Michel Mohrt avait appelé à sa libération en 1955 et Michel Butor s’était penché sur «La tentative poétique d’Ezra Pound» en 1956. Pourtant, la véritable première reconnaissance et réception de l’œuvre d’Ezra Pound n’auront véritablement lieu qu’à l’occasion de la publication des deux Cahiers de L’Herne qui lui sont consacrés en 1965, sous l’impulsion, la direction et grâce à la détermination de Dominique de Roux.

Considéré comme l’une des grandes figures du modernisme poétique anglo-américain du XXe siècle malgré ses égarements politiques, Ezra Pound est décédé le 1er novembre 1972 à Venise, où se trouve encore sa tombe.