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Des textes à dormir debout et à marcher sur l’eau?

Marc Pernot

Marc Pernot, parfois surnommé le pasteur geek, a longtemps exercé des fonctions de prédicateur à côté de son emploi à l’Institut géographique national à Paris. A 40 ans, il franchit le pas et se consacre entièrement à sa vocation pastorale, à Nîmes, à Nancy, à l’Oratoire du Louvre à Paris, puis à Genève.

«Alors Moïse étendit sa main sur la mer, l'Éternel refoula la mer toute la nuit par un puissant souffle d’Orient, il mit la mer à sec, et les eaux se fendirent. Les Israélites entrèrent au milieu de la mer à sec, et les eaux furent pour eux une haute muraille à leur droite et à leur gauche. Les Égyptiens les poursuivirent, tous les chevaux du pharaon, ses chars et ses attelages, entrèrent après eux au milieu de la mer... » (La Bible, livre de l’Exode 14:21-22)

Par définition, ces récits bibliques de miracles sont abracadabrants. Ils l’étaient déjà à l’époque. Cela fait même partie de l’intention du texte de présenter le surgissement de l’impossible à imaginer. Ces textes gênent bien des lecteurs, par exemple Jean-Jacques Rousseau qui fâche les pasteurs de Genève en disant que ces récits gagneraient à être retirés de la Bible. Et pourtant, ces récits bibliques de miracle sont passionnants, ils sont même formateurs. C’est pourquoi nous les placerons sur la table de notre laboratoire lors du cycle de conférences à la Fusterie au centre de Genève, du 15 septembre au 6 octobre (avec les masques, car il n’est pas garanti que le virus sera éradiqué d’ici là par miracle). 

Personne n’est obligé de lire ces récits de miracle au sens matériel comme si notre espérance était de pouvoir passer à pieds secs à travers le Léman entre deux hautes murailles d’eau liquide. Le sujet de la Bible n’est ni la science ni l’histoire mais ce qui fait avancer la vie. Nous le savons au moins depuis Galilée qui, en 1633 face aux intégrismes de l’époque, a pensé si fort « Eppur si muove » (et pourtant elle bouge, la terre, autour du soleil) que le monde entier l’a entendu. Ou presque. Loin d’offenser l’intelligence, le récit biblique de miracle est là pour développer l’intelligence du lecteur, le libérer, l’aider à avancer. Comme les dialogues de Socrate cherchent à faire accoucher le lecteur d’un lui-même qui sera plus en forme, le texte biblique a un but de formation du lecteur (en non un but d’information). Le texte lui propose une expérience à vivre à travers sa lecture et la recherche de son interprétation dans le contexte du lecteur. Le récit de miracle est pour lui comme un défibrillateur pour l’éveiller, le rendre plus vivant. Le danger est que la croyance aux miracles peut présenter aussi un risque de manipulation de personnes en souffrance. Comme tout outil puissant peut aider à vivre ou à faire du mal, mieux vaut comprendre comment l’utiliser (le feu, un marteau, et les récits de miracles, par exemple).

Les textes bibliques ont commencé à naître à peu près à la même époque que la philosophie grecque, vers le VIIe siècle avant Jésus-Christ, et son développement poursuivra jusqu’à la fin du Ier siècle. C’est un étonnant miracle que ces deux formidables bibliothèques. Le dialogue entre les deux va inspirer notre civilisation, de sorte que leurs textes éveillent de puissants échos en nous. 

La semaine dernière, quatre émissions des « chemins de la philosophie » sur France culture ont été consacrés à la Bible. À propos de cheminement, le professeur Thomas Römer, spécialiste de la Bible hébraïque, a évoqué ce récit de miracle de la mer ouverte devant les Hébreux, il expliquait qu’il ne faut pas prendre ce récit comme un fait historique, bien sûr, mais qu’il s’agit d’une grande mythologie. Loin de dévaloriser le récit biblique, cela dit l’importance et même la puissance de ces textes pour nous. Paul Ricœur a beaucoup travaillé cette question. Afin que la métaphore soit vive et non morte, il invite le lecteur à un travail qui suspende le sens littéral du texte pour essayer des idées nouvelles, des valeurs nouvelles, des manières nouvelles d’être au monde. Il est possible de devenir ainsi plus vivant que nous ne le sommes avant la lecture, plus présent à sa propre vie comme une personne peut le devenir quand on devient amoureux, ou quand on est passé à travers une dangereuse maladie. Des informations ne suffisent souvent pas à nous éveiller ainsi. 

Les récits bibliques de miracles sont particulièrement riches pour cela. Ils nous invitent à ne pas nous résoudre aux limites qui nous semblent pourtant évidentes. A commencer à regarder le monde à venir comme une merveille, déjà, et comme un monde où tout est possible a priori, au moins dans un premier regard exploratoire, nous rendant disponible. Ce n’est pas irrationnel, au contraire. Il suffit de s’intéresser à la science pour voir que ses résultats sont profondément contre-intuitifs, c’est nécessairement le cas de chaque nouvelle découverte puisqu’elle repousse les limites des modèles précédents. Bien des choses possibles aujourd’hui n’étaient pas imaginables il y a seulement quelques générations. Même à l’échelle d’une vie humaine, une rencontre ou une occasion peuvent ouvrir un cheminement que nous n’avions pas imaginé une seconde. 

Le récit de miracle nous aide à oser inventer des franchissements inconnus vers d’autres rives. Le récit de miracle nous prépare à reconnaître l’instant juste, la divine occasion qu’en grec on appelle kairos, et peut-être la saisir au passage grâce à cela. La philosophe Hannah Arendt soutien que la personne humaine est normalement source de miracles, si je puis dire. Elle explique cela en montrant que la personne humaine est un commencement, au sens où chaque personne est unique, neuve, infiniment improbable. Ce n’est pas tout, l’humain n’est pas seulement un commencement, il est un commenceur, avec ce double don de la liberté et de l’action, il peut créer une réalité bien à lui, inouïe. Chaque action humaine est ainsi une sorte de miracle. Cela donne le vertige de se découvrir, souvent après coup, capable de cela. Les récits de miracle peuvent nous aider à nous y préparer.

Cette sortie d’Égypte évoquée par le miracle de l’ouverture miraculeuse de la mer est comme une naissance pour le peuple hébreu, une naissance à travers l’eau, comme au début de la Genèse. C’est d’ailleurs pour cela que ce peuple est dit « hébreu », c’est à dire littéralement « traversant ». Ce récit de miracle n’est pas une anecdote. Dans le texte biblique ce miracle dit la façon d’être de l’humain, sa vocation à vivre de génération en génération. Cette traversée de la mer était un commencement pour la génération de Moïse, la génération suivante aura elle aussi avec Josué sa traversée miraculeuse à faire au Jourdain, et chaque humain est confronté dans une certaine mesure à la nécessité d’ouvrir une brèche comme par miracle à travers les eaux du chaos et du monde qui, autour de lui semble suivre son cours de façon inéluctable. 

Il est possible de traduire ces miracles en termes de théologie, de philosophie et d’éthique grâce à une lecture allégorique. C’est souvent bien intéressant. Cela permet au croyant de faire de la théologie, il est en effet utile et salutaire de se demander en quel Dieu il croit en vérité, et ce qu’il en attend. Pour l’incroyant il est utile et fécond de chercher de la même façon ce qui est pour lui source de vie plus vivante, et d’approfondissement de sa façon de se voir dans le monde. Pour nous tous, il n’est pas inutile de nous demander aussi ce que sont pour nous les forces du pharaon qui cherchent à tout prix à nous empêcher de devenir libre, et qui seront par miracle « neutralisées » par les murailles de la mer se refermant sur elles... Ces recherches de traduction des récits de miracles sont enrichissantes, mais la force de ces récits dépasse cette rationalisation. Ils ont pour but de nous faire réfléchir, certes, mais aussi d’ouvrir en nous les portes d’un désir de vivre tout neuf, d’un désir d’inventer la vie et de faire des miracles, de passer vers d’autres façon d’être, et pour cela d’ouvrir la mer, de marcher sur l’eau, d’ouvrir des sources nouvelles dans les déserts, de faire pleuvoir des pains, de guérir des infirmités, de chasser des démons, et même de ressusciter d’une certaine façon.

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