Un fonds pour renverser le paradigme de la politique climatique

Cédric Wermuth Elisabeth Baume-Schneider

Elisabeth Baume-Schneider, conseillère aux Etats (JU), et Cédric Wermuth, conseiller national (AG) et co-président du PS Suisse, livrent leur vision pour débloquer la politique climatique en Suisse.

Le non à la loi sur le CO2 a constitué un choc pour bon nombre de personnes et en particulier pour les forces progressistes de ce pays. Même si la loi était meilleure que sa réputation, elle n'a pas réussi à convaincre une majorité. Il convient de s’interroger sur les raisons de cet échec. Avec un peu de recul, il apparait de plus en plus clairement que la loi a échoué parce qu'elle était complexe et suivait une doctrine économique étroitement libérale: trop technocratique, trop de confiance dans le marché, mais trop peu de justice sociale et trop peu de perspectives concrètes à court terme.

Le changement climatique reste cependant le plus grand défi de notre époque

La mise en place rapide d’une politique climatique qui puisse être largement acceptée demeure indispensable. Ces dernières années, la politique climatique suisse a trop misé sur des systèmes facultatifs, des taxes d'incitation et des signaux de prix plutôt que sur des investissements publics et des prescriptions techniques.

Le message selon lequel un comportement écologique est rentable grâce à des incitations financières est de moins en moins bien compris. Beaucoup de citoyennes et citoyens ont le sentiment que leur réalité quotidienne n’est pas prise en considération, d’être incompris-es, voire puni-es parce qu’elles et ils n'ont pas les moyens d'acheter une Tesla.

Il est certes possible de démontrer à l'aide de modèles de calcul détaillés qu’investir dans une voiture électrique ou un nouveau système de chauffage est rentable sur la durée. Mais cette réponse est un peu théorique: où le ménage moyen va-t-il trouver les 60’000 francs nécessaires à l'achat d’un tel véhicule, ou les 200’000 pour assainir son logement?

Dans la pratique, le principe du pollueur-payeur épargne celles et ceux qui ont les moyens de s’offrir un mode de vie et de production non respectueux de l’environnement.

En revanche, les personnes plus modestes n’y voient pas l’occasion d’investir, mais plutôt des hausses de prix et de nouvelles taxes. Cette perception est paralysante, et il s’agit de la surmonter.

Protéger le climat tout en améliorant la vie de tous

Pour relancer la politique climatique, il convient d’adopter une approche moins théorique. Nous proposons de mettre en place une protection climatique qui améliore concrètement la vie des gens, en ville comme à la campagne. Un tel enjeu ne peut en effet être laissé aux seules lois du marché. Il s’agit au contraire d’en faire une tâche publique, relevant très largement du service public. C’est d’ailleurs ce que la Suisse sait faire de mieux. Elle l'a déjà prouvé à plusieurs reprises: lors de la construction du tunnel du Gothard et plus tard des NLFA, lors de la création des CFF ou de l'introduction de l'AVS.

Bien entendu, la protection du climat aura un coût, comme toutes les réalisations ci-dessus nous ont coûté. Malgré l’ampleur de l’investissement inhérent à ce type de projets d’amélioration des infrastructures publiques, ils ont toujours été extrêmement utiles à long terme sur le plan économique et sociétal. Sans compter que nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre de ne rien faire. L’inaction priverait les générations futures, ici et ailleurs, de la possibilité de vivre dignement sur cette planète.

En matière de politique climatique, le service public signifie des investissements publics, le développement des infrastructures et plus de justice dans la répartition des charges. C'est ce que le PS veut atteindre avec sa proposition de fonds d'investissement pour la protection du climat, l'emploi et la prospérité pour toutes et tous: 0,5 à 1% du PIB devrait être mis à disposition dans ce fonds chaque année pour financer les mesures nécessaires. Concrètement, la Confédération doit investir nettement plus dans trois domaines:

  1. Décarbonisation des transports, du parc immobilier et de l'industrie

  2. Développement de l'approvisionnement électrique indigène avec des énergies renouvelables, en mettant l'accent sur la sécurité d'approvisionnement en hiver et l'efficacité énergétique

  3. Formation, formation continue et reconversion professionnelle.

Cette idée renverse le paradigme de la politique climatique

Au lieu d'attendre l'effet de systèmes d'incitation compliqués, nous créons immédiatement une offre pour la population.

  • Nous développons rapidement les transports publics et les infrastructures cyclables en ville et à la campagne.

  • Nous mettons directement à disposition des aides et des crédits pour le remplacement des chauffages, les rénovations énergétiques, la modernisation du parc technologique et des machines dans les entreprises.

  • Nous veillons à ce que l'électricité nécessaire provienne d'une énergie locale et renouvelable.

  • Et nous investissons immédiatement dans la formation, la formation continue et la reconversion professionnelle de toutes les personnes dont les métiers vont disparaître en raison des changements structurels à venir.

Ce dernier point est essentiel: l’offensive en matière d'investissements déclenchera un énorme volume de commandes pour les PME et l’industrie dans toutes les régions de notre pays. Mais sans main d’œuvre qualifiée, ce serait impossible, et c’est la raison pour laquelle nous incluons cette dimension dans les affectations du fonds.

Plus qu’une simple addition de solutions techniques

Il est clair que la transformation de l'économie et de la société vers un mode de production et de vie respectueux du climat exigera des efforts de notre part à toutes et tous. Mais précisément pour cette raison, la nouvelle politique climatique doit être plus qu'une addition de solutions techniques.

Elle doit devenir un projet commun pour un avenir digne d'être vécu – par toutes et tous, pour toutes et tous. Il en va du bien-être et de la liberté de nos enfants et petits-enfants. Au-delà des barrières idéologiques et des clivages politiques, nous avons besoin d’une stratégie sociétale globale pour protéger le climat, car il s’agit de reconstruire les fondements économiques, énergétiques et environnementaux de notre société. L’action ne saurait attendre davantage.