OPINION - Philippe Roch: «Eoliennes, une illusion écologique contre la nature»

Philippe Roch

Philippe Roch est l'ancien directeur de l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) et du WWF Suisse. Membre du comité Paysage Libre Suisse qui s'oppose à l'implantation d'éoliennes en Suisse, il explique sa position à Heidi.news.

En 2017, le peuple suisse s’est clairement exprimé en faveur d’une transition énergétique qui vise une diminution de la consommation d’énergie et le remplacement progressif des énergies fossiles par des énergies renouvelables. L’enjeu étant de réduire notre contribution aux changements climatiques et de nous rendre moins dépendants de l’étranger. Une opinion renforcée par les premières manifestations concrètes d’un climat à la dérive et tout récemment par la fragilité géopolitique de l’approvisionnement en énergies fossiles révélée par l’agression du président russe contre l’Ukraine.

Comment se fait-il, dans ce contexte, qu’il y ait tant d’oppositions à la construction de parcs éoliens? C’est parce que les éoliennes apportent une contribution minime au bilan énergétique pour de gros dégâts à la nature, aux paysages et au bien-être des populations concernées.

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Le message du Conseil fédéral de 2013 indiquait un potentiel de production de l’énergie éolienne de 4 TWh, soit 7,5% de la production totale d’électricité. Actuellement, l’éolien suisse, avec ses 41 éoliennes totalisant 87 MW de puissance installée, en produit moins de 0,2%. Pour parvenir aux objectifs du Conseil fédéral, il faudrait donc construire entre 800 et 1000 éoliennes industrielles. Le solaire photovoltaïque a d’ailleurs un potentiel bien supérieur à l’éolien puisqu’il suffirait de 24m² de panneaux photovoltaïques par habitant sur les toits et les surfaces déjà construites pour couvrir 40% de notre production d’électricité, ce qui correspond à la part actuelle du nucléaire.

Une communication en trompe-l’œil

La communication officielle en faveur de l’éolien mentionne toujours le nombre de ménages qui seraient alimentés par un projet éolien. En premier lieu, il faut préciser que les éoliennes n’alimentent pas directement les ménages. L’électricité qu’elles produisent rejoint le réseau national par des lignes à très haute tension.

Lorsque les promoteurs éoliens annoncent couvrir la consommation de mille ménages, ils comptent 3500 kWh par an et par ménage (3500 kWh est la consommation d’un ménage-type de deux à quatre personnes, qui peut varier un peu selon qu’elles vivent en appartement ou en maison, ndlr). Et cela alors que les ménages suisses consomment en moyenne 5500 kWh par an chez eux — et même bien davantage si l’on compte leur part indirecte dans la consommation totale d’électricité en Suisse. En effet, dans ses perspectives, le Conseil fédéral parle bien de «valeur cible portant sur la consommation moyenne d’électricité par habitant».

Reprenons le calcul: en 2021, la Suisse a consommé 61’916 GWh d’électricité au total, soit environ 7325 kWh par habitant. Sachant que l’Office de la statistique donne une moyenne de 2,2 personnes par ménage en Suisse, cela donnerait 16'000 kWh par ménage plutôt que 5500.

Il faudrait donc diviser les chiffres par 4,5. 1000 ménages selon Suisse-Eole correspondraient à 222 foyers réels.


(Note de la rédaction. Philippe Roch emploie ici une définition maximaliste. En adoptant une définition plus stricte — comme le font les exploitants d’éolienne — et en s’en tenant à la seule consommation sectorielle des ménages — 34,6% de la consommation totale d’électricité en 2020—, on obtiendrait bien une moyenne de 5400 kWh par ménage.)

Un non-sens économique

Dans la plupart de leurs projets, les promoteurs de l’énergie éolienne promettent des productions irréalistes, souvent démenties par les faits, avec par exemple au Nüfenen (VS) une production réelle en 2019 de 30% inférieure aux prévisions, et au Gothard en 2021 une production de 50% inférieure aux promesses. Ces évaluations exagérées vont rendre impossibles les rentabilités promises.

Qui va finalement payer les déficits de ces usines? Les compagnies d’électricité et les collectivités publiques (cantons, communes), c’est-à-dire dans tous les cas la population. Le Conseil fédéral affirme vouloir développer la production d’électricité renouvelable et assurer son intégration dans le marché. Il se déjuge lui-même lorsqu’il prévoit dans la même foulée de subventionner jusqu’à 60% les investissements pour la construction d’éoliennes industrielles – des subventions indécentes dont aucun autre secteur économique n’oserait rêver.

L’argument de la production hivernale de l’éolien ne résiste pas à un examen critique. En hiver, les régimes des vents sont comparables sur toute l’Europe de l’Ouest. Donc, quand il y a du vent, toutes les éoliennes produisent en même temps. Cette surabondance momentanée peut faire baisser le prix du marché européen à quelques centimes le kWh.

Produire du courant suisse à plus de 20 centimes en ce moment n’a aucun sens. Il est préférable dans ces circonstances d’utiliser nos capacités de pompage-turbinage en remplissant les lacs de nos barrages quand les prix sont très bas, et de produire du courant lorsqu’ils sont élevés, rendant du même coup un service lucratif à nos voisins en atténuant les fluctuations de leur production.

On ne peut même pas prétendre que l’éolien contribue à l’autonomie énergétique du pays puisque la construction et l’exploitation des éoliennes sont assurées par des entreprises situées à l’étranger. Ainsi, les subventions fédérales financent des emplois et des entreprises hors de Suisse.

Un impact majeur sur «les beautés de la patrie»

Les compagnies d’électricité se sont lancées à la conquête des derniers espaces naturels du pays avec des monstres industriels. Les paysages traditionnels de la Suisse sont un facteur-clé de l’identité nationale, célébrés jusque dans notre hymne national qui chante «les beautés de la patrie». Les paysages proches de l’état naturel sont un facteur d’émerveillement et de récréation essentiel à la qualité de vie et un attrait touristique indéniable. De vastes territoires proches de la nature sont indispensables à la production d’eau potable, à la biodiversité et à la régulation du climat.

Or c’est justement au cœur de ces paysages, tels que les crêtes du Jura, les Pré-alpes et les forêts du Plateau que l’on projette d’ériger parmi les plus hauts bâtiments industriels que la Suisse n’ait jamais connus.

Une nécessaire pesée des intérêts

Vu les impacts majeurs de l’éolien sur la nature, les paysages, la faune et les êtres humains, il est nécessaire d’effectuer, pour chaque projet éolien, une pesée des intérêts entre les avantages et les inconvénients. Pour être crédible, une telle pesée d’intérêts doit être fondée sur des évaluations sérieuses et indépendantes et faire l’objet d’un débat ouvert incluant les voix critiques des communes, de la population et des associations de défense de la nature. Or le Conseil fédéral propose aujourd’hui d’altérer les conditions de ce débat, en particulier pour les plus gros ouvrages produisant plus de 40 GWh/an!

L’avenir énergétique écologique de la Suisse repose sur une maîtrise de la consommation ainsi que sur la production d’énergie renouvelable à faible impact environnemental, comme le biogaz, la géothermie et le solaire thermique et photovoltaïque. Ce ne sont pas les projets qui manquent, mais la volonté politique de les réaliser. Il y a bien assez à faire dans ces domaines sans perdre son temps et son argent à détruire les plus beaux paysages du pays avec des éoliennes géantes pour une production d’électricité qui restera très marginale et très coûteuse.