OPINION - Moraliser le climat, une fausse bonne idée

Sarah Sermondadaz

Peut-on empêcher le réchauffement climatique tout en prenant l'avion? Ou continuer à manger de la viande tout en vantant les mobilités douces? Poser ces questions en public, a fortiori à la TV, c’est souvent aller au clash. D’un côté, on vous accusera possiblement d’être un pollueur hypocrite, de l’autre, on pourra dégainer l’épouvantail de «l'écologie punitive», cette cuillère d’huile de foie de morue peu ragoûtante qu’il nous faudrait chacun avaler pour que la planète aille mieux.

Un clivage qui a fait sortir de ses gonds le chercheur et expert du Giec François Gemenne, spécialiste des migrations, face à la journaliste écologiste Paloma Moritz. A l’antenne sur France 5 le 13 septembre dernier dans l’émission «C Ce Soir», consacrée au «retour de la morale» en écologie, il tempêtait:

«Je ne supporte plus cette écologie donneuse de leçon qui va faire la police les comportements des uns et des autres et qui va dresser les gens contre les autres (...) Si les gens se regardent en chiens de faïence et la question du climat devient ultra-clivante, on ne parvient plus à avancer».

Lire aussi: Peut-on être expert du Giec et prendre l'avion?

Le choix des mots est important. Par «écologie punitive», on implique une forme de repoussoir, comme cette sobriété trop souvent présentée – à tort – comme un retour à la bougie. Porter l’écologie sur le terrain de la morale facilite-t-il la lutte contre le réchauffement? Après des années à traiter ces sujets, je suis plutôt convaincue de l'inverse.

En finir avec l'injonction à la pureté militante

D’abord parce que la morale peut évoquer la quête de rédemption par le châtiment – notion toute religieuse –  alors que l’écologie devrait, à l’inverse, relever d’une éthique nécessairement personnelle. Dans un monde où la viande, de même que les SUV, les billets d’avion et même les abonnements Netflix, dont l’empreinte carbone a été pointée du doigt, sont en vente libre, a-t-on raison de vouloir aller redresser les torts de son voisin qui a peut-être une voiture, mais a peut-être arrêté de manger de la viande – sans que vous n’en sachiez rien?

La perfection n’est pas de ce monde, chacun s’arrange avec ses «péchés» — et avec son empreinte carbone. A moins de vivre dans une grotte en marge de la société, vivre, travailler et mourir nous rend émetteurs de gaz à effet de serre, et quelque part complices malgré nous. Il faut arbitrer, choisir, parfois renoncer – mais tout en continuant de faire société.

Dans un monde imparfait de «systèmes socioéconomiques» qui peinent à changer, attendre que les gens se comportent comme des saints – et leur faire la morale quand ils ne le font pas – c’est foncer dans le mur. C’est une injonction à la «pureté militante» capable de dégoûter même les individus les mieux intentionnés. Des modérés qui ne demandent, après tout, qu’à voir leurs concitoyens les plus radicaux en «role models», mais encore faut-il que ce dialogue soit possible.

Les impasses de l’écologie punitive

«Ça me met en colère d’entendre parler d’écologie punitive, car la punition est déjà là pour les personnes qui ont perdu leur maison lors des feux de forêt de cet été, ou pour les Pakistanais qui ont subi des inondations meurtrières», réagissait pendant l’émission la journaliste. Le drame de cet échange, c’est que cette colère est légitime, et d’une façon, nécessaire. Car trop souvent, ceux qui invoquent l’écologie punitive font le jeu de l’inaction et accusent les militants de tous les maux.

Mais cette colère ne suffit pas. «Lorsque j’ai pris conscience de la crise écologique, il y a une dizaine d’années, j’ai été déprimé, j’ai aussi été en colère, expliquait l’ingénieur en énergie Marc Müller à l’occasion d’un événement à Lausanne le 14 septembre. Mais il faut résister à l’envie d’aller casser la gueule aux autres, il ne faut pas créer de catégories pour justifier pourquoi on n’avance pas.»

La disponibilité des chiffres nous pousse à comparer nos bilans carbone, mais faut-il placer au même plan le fait d’avoir des enfants et l’usage intensif d’un jet privé, entre polémiques sur les déplacements du PSG et ceux de Bernard Arnault? Oui, les riches et les puissants ont une empreinte carbone démesurée par rapport à celle du quidam moyen, et c’est un problème évident de justice sociale, puisqu’en répartissant mieux les richesses à travers le monde, chacun pourrait théoriquement vivre convenablement, tout en consommant moins d’énergie au total. Oui, on doit s’interroger sur leur devoir d’exemplarité et leur impunité.

Mais pendant que l’on s’accuse mutuellement se joue le véritable drame: le temps est désormais un luxe qui nous file entre les doigts.

Le plus grand et le plus petit dénominateur commun

Et alors que les jours sont comptés, que penser des appels aux petits gestes qui se multiplient? Que pèse un couvercle sur une casserole dans notre course aux réductions, quand on voit que les géants pétroliers, derrière leur greenwashing, n'entament pas les grands gestes essentiels pour éviter la catastrophe? Ce sont eux qui le disent, dans des documents révélés la semaine dernière par le Congrès américain, qui montrent que l’industrie pétrolière n’a aucune intention d’atteindre le net zéro, considéré comme «hors du business plan», alors que les énergies fossiles sont précisément la racine du problème…

Plutôt que d’empoigner le problème à la source, nous préférons nous crêper le chignon avec nos concitoyens, à chercher sans cesse le plus petit dénominateur commun pour nous entre-détester. Il nous faut prioriser les combats, comme la rénovation thermique, étendard du mouvement Renovate Switzerland, qui nous concernent tous. Une morale du climat devrait être une morale qui rassemble, plutôt qu’une qui divise.