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Nous, scientifiques suisses, disons oui à la loi sur le CO2

Un collectif de scientifiques du climat

Les résultats scientifiques sont sans équivoque: la Suisse est déjà fortement touchée par les changements climatiques et doit réduire massivement ses émissions pour respecter l'Accord de Paris sur le climat. Il est nécessaire d’agir immédiatement. La loi sur le CO2 a trouvé un large consensus et représente un pas important dans la bonne direction. C’est la raison pour laquelle, nous, scientifiques du climat, disons clairement oui à la loi sur le CO2.

Le changement climatique est un fait. Il est causé par les activités humaines et nous sommes déjà touchés par ses conséquences. En tant que scientifiques, notre préoccupation est grande et il est important pour nous que les faits soient connus et pris très au sérieux. (Voir par exemple la lettre signée par 20 scientifiques dans le cadre du procès des activistes climatiques en septembre 2020, et la publication de Scientists for Future)

Nous sommes favorables à la loi sur le CO2. Il s’agit pour la Suisse, comme pour tous les autres pays, de se donner les moyens de tenir ses engagements concernant l'accord de Paris. La loi sur le CO2 a trouvé un large consensus et représente un pas dans la bonne direction.

Les faits sont sans équivoque. A travers la combustion des sources d’énergies fossiles, la déforestation et l'exploitation des sols, les sociétés humaines ont fait croître la concentration de CO2 dans l’atmosphère de 50%. Pour retrouver des valeurs comparables, il faut remonter à plusieurs millions d’années en arrière, lorsque les êtres humains n’étaient pas encore apparus sur la Terre. Les changements sont en outre exceptionnellement rapides : l’augmentation est aujourd’hui 100 fois plus rapide que ce qu’elle a pu être durant les derniers 800'000 ans. Plus de la moitié du CO2 émis par l'humanité l'a été après 1990, l’année de référence du premier rapport du GIEC.

En Suisse, les températures ont déjà augmenté de 2°C environ par rapport à 1850. Les manifestations directes de ce réchauffement se font déjà sentir et vont largement se renforcer à l’avenir: augmentation des vagues de chaleur, des épisodes de précipitations intenses et des périodes de sécheresse, réduction de l’enneigement et fonte des glaciers entre autres (voir les scénarios climatiques 2018). Ces changements ont de multiples conséquences, pour l’agriculture, la santé, la productivité du travail, le tourisme, l’hydrologie, la forêt, la biodiversité ou encore les systèmes énergétiques (Coup de Projecteur sur le Climat SuisseCH2018 HydroIPCC SR15).

La Suisse, en tant que petit pays très dépendant du commerce international, est aussi indirectement vulnérable aux conséquences des changements climatiques hors de ses frontières, comme la montée du niveau des mers, les pressions sur la production alimentaire globale, les événements extrêmes et les catastrophes naturelles, les impacts sur les pays en développement causant des migrations ainsi les divers points de bascule touchant le climat et les écosystèmes (IPCC SRCCLIPCCC SROCC). En plus des risques climatiques directs, il faut également tenir compte de différents risques économiques indirects pour des investissements irrécupérables dans les énergies fossiles, les perturbations des marchés, les régulations, les procès en responsabilité et autres pressions publiques.

Atteindre le zéro émission nette. La Suisse a ratifié l'accord de Paris. L’enjeu est de maintenir le réchauffement d’origine humaine bien au-dessous de 2°C comparé aux valeurs préindustrielles et de continuer à agir pour limiter l’augmentation de température à 1,5°C, ce qui réduirait nettement les risques et les conséquences des changements climatiques (SR15). Pour y parvenir,

  • nos modèles montrent qu’il faudrait réduire de moitié les émissions globales de gaz à effet de serre d'ici à 2030 par rapport à celles de 2018 pour avoir 50% de chances de rester au-dessous de 1,5°C.

  • Il faudrait en outre réduire les émissions nettes à zéro au plus tard en 2050.

  • Cela implique concrètement qu’il faudra presque totalement renoncer aux énergies fossiles avant 2050.

Les quelques émissions techniquement difficiles à éliminer, par exemple dans l’agriculture, la production du ciment et l’incinération des déchets, devront être compensées par des mesures techniques ou naturelles de séquestration du carbone. Certaines techniques doivent encore faire leurs preuves; d'autres coûtent cher ou encore ont un potentiel très limité en Suisse — comme celles qui utilisent la biomasse. La très large majorité de cet objectif de zéro émission nette (~90%) ne pourra donc être atteint qu’en éliminant les émissions de gaz à effet de serre.

Il est absolument urgent d’agir. La vitesse à laquelle seront prises ces mesures est l’élément déterminant. Alors que les faits du changement climatique sont bien connus depuis de nombreuses années, les émissions mondiales de CO2 n’ont cessé d’augmenter jusqu’en 2019.

Or, chaque tonne de CO2 émise accroît les risques de dommages dus au réchauffement, réduit la marge de manœuvre pour les prochaines décisions et devra être retirée de l'atmosphère dans un avenir proche.

Le rôle de la Suisse. L'accord de Paris souligne le principe d’une responsabilité commune, mais différenciée. Chaque pays, quelle que soit sa taille, doit contribuer, et celui qui a les moyens de contribuer davantage doit le faire.

La Suisse, pays parmi les plus avancés en termes de technologies et de niveau de vie, donne un signal important pour la protection mondiale du climat. La part importante et toujours plus grande des émissions liées à la consommation de biens importés (OFS, Empreinte gaz à effet de serre) et les capacités de la Suisse justifieraient même de neutraliser les émissions de gaz à effet de serre bien avant 2050.

Un refus de la loi sur le CO2 bloquerait certainement pour trop longtemps la politique climatique suisse et ferait le jeu des lobbys qui cherchent à empêcher les progrès dans la protection du climat à l’échelle mondiale.

Si la Suisse, connue pour sa richesse, ne parvient pas à faire sa part pour protéger le climat, alors que pourrait-on attendre des autres pays?

Un enjeu de crédibilité. La Suisse ne pourra être crédible pour exporter ses technologies liées à la protection du climat dans le monde entier que si elle les met en œuvre sérieusement sur son propre territoire. La loi sur le CO2 crée un cadre clair pour ces technologies. Le fonds pour le climat mettra des moyens à disposition pour l’innovation et des projets de protection du climat, non seulement en Suisse, mais dans le monde entier.

Les mécanismes d’encouragement dans le domaine des bâtiments ont produit des résultats encourageants et il est maintenant temps de les étendre à une autre importante source de gaz à effet de serre  les transports, et en particulier à l’aviation dont les émissions augmentent très rapidement.

L’Académie des Sciences a documenté en détail l’efficacité des différents instruments de politique climatique et énergétique (Brochure Politique climatique et énergétiqueFiche d'information Instruments pour une politique climatique et énergétique efficaceFiche d'information Opportunités et conséquences d’une taxe d’incitation sur le CO2 prélevée sur les carburantsPrise de position Progrès et lacunes de la loi révisée sur le CO₂).

La loi sur le CO2 représente un nouveau pas important. Le monde et la Suisse ne sont pas encore sur une trajectoire compatible avec les buts inscrits dans l'Accord de Paris. Avec les mesures en place dans le monde, on se dirige actuellement vers un réchauffement planétaire de 3°C environ d'ici à 2100.

Entre 1990 et 2019, la Suisse n’a réduit ses émissions que de 14% sur son territoire. Elle doit très rapidement faire plus d'efforts. Les mesures proposées par la loi sur le CO2 sont encore insuffisantes pour respecter l'accord de Paris. La Suisse devra donc rapidement décider comment elle entend réduire ses émissions après 2030. Néanmoins, la loi sur le CO2 est un pas décisif, qui offre un cadre clair à la population et à l’économie, dans lequel celles-ci pourront élaborer les meilleures solutions.

L’enjeu économique. Limiter le réchauffement autant que possible, c’est aussi se tourner vers l’avenir: de la sorte, les coûts sont supportables, surtout comparés aux dommages que ces mesures permettront d’éviter. Cela permettrait non seulement de limiter le réchauffement, mais aussi d’améliorer la qualité de l’air et de mieux préserver la biodiversité, de soutenir l’innovation et permettrait un développement plus durable.

«Des mesures drastiques et immédiates sont nécessaires»

La très grande majorité des économistes qui ont travaillé sur ces questions ont montré que «des mesures drastiques et immédiates sont nécessaires» et que les gains de mesures ambitieuses de protection du climat dépassent leurs coûts. De nombreux pays européens avancent plus vite que la Suisse en matière de protection du climat. Nous ne devons pas rester à la traîne.

L’argument des coûts excessifs pour des résultats limités, qui a souvent été mis sur la table, ne résiste pas à l'examen. Le prix des énergies fossiles va certes augmenter légèrement avec les taxes d'incitation, mais la plus grande partie de la recette de ces taxes est redistribué à la population. Les personnes qui émettent peu de gaz à effet de serre seront gagnantes. De plus, la Suisse réduira sa dépendance par rapport aux pays fournisseurs d'énergies fossiles et elle verra la compétitivité de ses entreprises renforcée. Les investissements dans les bâtiments, l’électromobilité et les moyens alternatifs de voyager seront accrus.

L’urgence climatique exige une action déterminée. C’est pourquoi nous scientifiques du climat disons clairement OUI à la loi sur le CO2.

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Ont notamment signé cette déclaration: Reto Knutti (ETH Zurich), Thomas Stocker (Université de Berne), Karin Ingold (Université de Berne), Sonia Seneviratne (ETH Zurich), Philippe Thalmann (EPFL), Martine Rebetez (WSL, Université de Neuchâtel), Julia Steinberger (Université de Lausanne). La liste complète des signataires peut être retrouvée en ligne.

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