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Loi sur le CO2: Ne ratons pas la dernière sortie sur l’autoroute de la catastrophe!

Incendie en Californie en 2020. (AP Photo/Noah Berger)

Comme la proverbiale grenouille, nous sommes plongés dans une marmite qui chauffe progressivement et arrivera un jour à ébullition. Façon de parler, évidemment. Mais si nous n'agissons pas maintenant, au vu de l’inertie tant climatique que réglementaire, nous serons cuits d’ici 2100.

Il y a quelques mois, la situation aurait semblé improbable tant l’urgence climatique est désormais ancrée dans les esprits. Et pourtant, les sondages pour les votations du 13 juin montrent un recul préoccupant des intentions de vote en faveur de la loi sur le CO2. Elles ne s’élèvent plus qu’à 50% pour le sondage Tamedia du 19 mai, et à 54% - en chute de 6 points - pour le sondage SSR du 2 juin. Est-ce un “non” qui se profile? Un tel événement serait à la fois historique et catastrophique.

Si nous échouons à rester sous la barre des +2°C, nos sociétés seront plongées en terra incognita, en proie à des migrations d’ampleur et à un risque accru de conflits armés. En tirant le fil, on pourrait même imaginer que le sort de notre espèce sera en jeu un jour, dans un contexte d’effondrement de la biodiversité que nos activités ont provoqué. Peut-être pas la fin du monde, car la planète s’en remettra, mais bien la fin de notre monde.

Bon sens ou inconscience? Les porteurs du référendum, ceux qui appellent à rester «raisonnables», ne sont pas dans le camp du bon sens, mais dans celui de l’inconscience et de l’égoïsme. Leur raisonnement joue sur deux cordes sensibles: le porte-monnaie (payer plus cher le plein de sa voiture) et le sentiment d’impuissance, rappelant que la Suisse émet en une année autant de CO2 que la Chine en une demi-journée. Mais rapportée au nombre d’habitants, la comparaison est beaucoup moins saisissante: en moyenne, un Chinois émet en dix jours seulement ce qu’un Suisse émet en seize jours. Mais surtout: 60% des émissions suisses, liées à l’importation de biens et services et générées à l’étranger, en Chine en particulier, ne sont pas prises en compte dans ce bilan.

La Suisse est déjà suffisamment bonne élève, arguent-ils aussi. La dimension collective du problème est éludée, ramenée sous sa forme la plus écrasante et angoissante: sa dimension individuelle. Or, ce que prévoit le texte, c’est que le pays fasse sa part, conformément à l'accord de Paris de 2015. Les opposants, eux, proposent d’endosser le rôle de «passager clandestin» et de profiter des actions mises en œuvre par les autres Etats en se contentant d’actions a minima. Ce n’est pas tenable: les Etats se scrutent, se jaugent et ajustent leurs ambitions à celles de leurs voisins afin de ne pas se pénaliser. Et si tout le monde endosse la posture attentiste, rien n’est fait.

Trop longtemps, la crise climatique a été reléguée loin des yeux, loin du cœur. Essuyons une larme pour les ours polaires, à des milliers de kilomètres. Mais pendant ce temps, les glaciers suisses se réduisent à une peau de chagrin. Les stations de ski risquent de devoir réorienter leurs activités au cours des décennies à venir. Et puisqu’on se place sur le terrain de l’économie, les calculs de la Confédération chiffrent à au moins 4% du PIB le coût de l’inaction climatique. C’est-à-dire près de 30 milliards de francs… par an.

L’activisme écologique, un gros mot? L’innovation plutôt que l’activisme, entend-on enfin chez les anti. Mais sans activisme, les Suissesses auraient-elles obtenu le droit de vote? Où en serait-on si le mouvement des droits civiques n’avait jamais eu lieu aux Etats-Unis? Peut-on dire aux femmes que comme l’écart salarial avec les hommes a diminué ces dernières décennies, c’est bien assez comme ça?

Le bouleversement climatique, parce qu’il impose un changement de société, ne saurait rester l’affaire des experts, chercheurs, climatologues et ingénieurs. D’autant que les solutions innovantes ne suffiront pas à relever le défi climatique. Faut-il encore présenter “l’effet rebond”, par lequel les économies d’énergie obtenues d’un côté seront compensées par la modification des comportements qui en découle?

Après nous, le déluge. Des métaphores comme l’horloge de l’apocalypse, qui donne actuellement 100 secondes avant minuit et la fin du monde peuvent sembler catastrophistes. Mais l’heure n’est plus aux sonnettes d’alarme: la catastrophe se déroule déjà sous nos yeux. Chaque nouvelle année ou presque est plus chaude que les précédentes. La biodiversité vit une crise sans précédent. Les phénomènes météo extrêmes et les méga feux de forêt sont de plus en plus fréquents.

Le consensus scientifique est clair, mais la catastrophe n’est peut-être pas assez brutale pour nous inciter à agir rapidement. Nous avançons à 120km/h sur l’autoroute de la catastrophe et avalons les degrés comme les kilomètres, sans regarder le compteur. Mais nous pouvons encore prendre la bretelle de sortie et adapter nos sociétés à la crise climatique, nous préparer à l’atterrissage d’urgence plutôt que de le subir de plein fouet. Certes, on peut aussi penser, comme certains grévistes du climat, que le texte ne va pas assez loin. Mais si pas maintenant, alors quand? Saisissons cette chance, c’est peut-être la dernière.

Avec la participation de Florent Hiard

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