Le jour où j’ai voulu mettre la Suisse face à ses engagements contre la déforestation

En Thaïlande, des collines de terres brûlées et déboisées, près de Mae Chaem. | KEYSTONE/EPA/BARBARA WALTON

En 2022, plus de 3000 articles ont été publiés sur Heidi.news, grâce à votre soutien. Vous n'avez sûrement pas eu le temps de les lire tous, alors nous avons demandé à chaque journaliste de sélectionner un article qui l’a marqué. Pour Rachel, c'est un suivi des engagements de la Suisse sur la déforestation, qui s’est avéré un parcours du combattant.

L’année 2023 vient d’éclore. Un coup d’oeil dans le rétroviseur de 2022 et c’est une route sinueuse, jalonnée de péripéties, qui se profile, avec l’éclatement de la guerre en Ukraine, la pire sécheresse en 500 ans sur le continent européen, la menace d’un black-out, le tabou brisé de la sobriété, et l’enchaînement des sommets pour le climat et la biodiversité.

Couvrir la COP ne suffit pas. Parlons-en de ces sommets onusiens (dits «COP»), où les dirigeants du monde se rassemblent en grande pompe pour trouver des solutions à la crise écologique. Vecteurs de changement ou théâtres de belles paroles?

Il n’y a qu’une manière de le savoir: suivre la conversion des déclarations en actes, quand les projecteurs sont éteints et que chacun retourne à son train-train. Au début de l’année 2022, j’ai voulu en avoir le cœur net pour la Suisse.

A la COP26 pour le climat à Glasgow, deux mois plus tôt, une centaine de pays avaient signé un accord historique pour «arrêter et inverser» la déforestation. La Confédération était du lot. Avait-elle commencé à traduire ses engagements en actes?

Lire l’article en question: Les promesses suisses sur la déforestation partent en fumée

Insister pour obtenir la vérité. Pour répondre à ces questions, je me suis tournée vers l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), en demandant, début janvier, une entrevue avec un spécialiste du dossier. Une requête qui se révélera vite un chemin de croix.

On me répond parfois que les experts sont absents, et qu’on reviendra vers moi dès que possible: s’ensuivent alors de longs silence radio. A d’autres occasions, on me dit que personne ne peut offrir de précisions à ce sujet.

Que cache ce manque d’empressement? Au terme de près d’un mois d’attente, une douzaine de courriels et d’appels, je pose un ultimatum par téléphone: «Le papier sera publié demain, si je n’ai pas de réponse d’ici là, je serais contrainte d’écrire que l’OFEV n’a pas souhaité s’exprimer.»

Miracle, mon téléphone sonne, et j’ai une interview agendée pour le lendemain.

L’arbre qui cache la forêt. Obtenir une interview est une chose, délier les langues de bois en est une autre. Pendant l’entrevue, le chef de la division forêt à l’OFEV ne mentionne aucune nouvelle mesure en lien avec l’accord signé à la COP.

A la place, il fait l’éloge de la politique forestière suisse, qu’il qualifie d’exemple à suivre pour d’autres pays.

Il y a pourtant un problème. Certes, les forêts progressent en Suisse. (C’est principalement en raison de l’abandon des alpages et du réchauffement climatique, tandis que les plaines continuent de perdre environ 160 hectares de forêts par an.) Mais à bien y regarder, le pays se sert chez les autres.

  • Selon le WWF, pour répondre à la demande intérieure suisse, on défriche à l’étrange près de deux fois la superficie des forêts suisses.

  • Cette «déforestation importée» représenterait 7% des émissions annuelles suisses de CO2, sans compter le secteur du négoce.

En janvier, l’Union européenne prévoyait de prendre le taureau par les cornes en interdisant la vente de matières premières issues de la déforestation illégale. La Suisse, première place mondiale du négoce des matières premières, a-t-elle prévu d’emboîter le pas à Bruxelles sur ce point?

A nouveau, on me répond, embarrassé, qu’aucune mesure n’est dans les tuyaux.

Une interpellation sous la coupole fédérale. Le 1er février 2022, l’article paraît sur Heidi.news et attire l’attention du conseiller national Christophe Clivaz (Les Vert-e-s), qui réagit:

«Merci pour l'article Rachel. Une bonne base d'information pour que j'interpelle le Conseil fédéral sur cette inaction lors de la prochaine session parlementaire…»

Début mars, Christophe Clivaz dépose comme prévu une interpellation au Conseil fédéral, où il prie les Sept sages de répondre aux trois questions suivantes:

  1. Y a-t-il des mesures prévues par le Conseil fédéral en vue de donner une suite concrète à la signature de la Déclaration de Glasgow?

  2. Si oui, quelles sont les mesures envisagées, avec quel budget et à quel horizon temporel?

  3. Si non, comment le Conseil fédéral justifie-t-il de ne prendre aucune mesure, en particulier au regard des points 2 du texte (commerce international n'entraînant pas la déforestation et la dégradation des terres), 5 (augmentation des financements internationaux pour la conservation et la restauration des forêts) et 6 (alignement des flux financiers sur les objectifs internationaux visant à inverser la perte et la dégradation des forêts) de la Déclaration?

A la remorque de l’Europe? Si en Suisse la discussion a été reportée à plus tard, nos voisins européens prennent une longueur d’avance sur le dossier. Le 6 décembre dernier, l’Union européenne a adopté un accord historique pour interdire l'importation de matières premières provenant de la déforestation illégale.

Seront bannis tous produits provenant de terres déboisées après décembre 2020, dont le cacao, le café, le soja, l’huile de palme, le bois et le caoutchouc, ainsi que plusieurs produits dérivés, comme le cuir, le chocolat, le papier...

Comment réagira la Suisse? L’année 2023 sera l’occasion de faire un nouveau point. Des belles paroles aux actes, le chemin est décidément bien tortueux.