La COP du désespoir? Ou celle d’un tournant fondamental? [OPINION]

Yannick Rousselot

Yannick Rousselot a fait une thèse en géographie à l'université de Genève sur les enjeux de justice environnementale et raciale liés à l'eau à Johannesburg et à Los Angeles. Il est désormais post-doctorant pour le projet FNS Épistémologie du changement climatique au sein de l'Institut de Philosophie et de l'Oeschger Centre for Climate Change Research à l'Université de Berne.

On pourrait se laisser aller à désespérer. Mais quelque chose de positif et d'important a bien eu lieu à la COP27. Certes, il faut bien reconnaître un manque abyssal d'ambition du point de vue des engagements de diminution des émissions de CO2 ou de la sortie des ressources fossiles. Mais peut-être qu'enfin ces conférences internationales sur le climat commencent à endosser un rôle crédible, en promouvant des compensations financières pour les plus touchés par la crise climatique.

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Le «je te tiens par la barbichette» des négociations

La gouvernance globale de l’atténuation du changement climatique est un échec: les États ont montré leur incapacité à sortir d'une logique de sécurisation de la croissance et de l'approvisionnement en énergies fossiles. La raison? Probablement un manque d’imagination, mais aussi un lobbyisme intensif de la part des industries du secteur.

Les négociations multilatérales semblent avoir vécu. Mais est-ce une si grande perte? Elles tiennent souvent du  «je te tiens par la barbichette», où le premier qui flanche et qui s'engage trop avant dans une politique climatique ambitieuse risquerait sa place dans le grand jeu de l'économie politique mondialisée. Est-ce illusoire d'en attendre plus de la part de nos États?

Peut-être est-ce une mauvaise manière de poser le problème. Les émissions de CO2 résultent autant des industries, des collectivités publiques, de l'habitat, de la mobilité, autant de processus localisés qui dépendent beaucoup plus de politiques locales, voire régionales, que de grandes politiques nationales. C’est tout particulièrement le cas dans un État fédéral comme la Suisse, mais c'est aussi vrai pour des pays centralisés.

L’échec des Etats sur les 1,5°C

Les prémices du déclin du multilatéralisme pour l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre étaient déjà sensibles quand les engagements nationaux de réduction des émissions sur une base volontaire ont pris le pas sur les engagements collectifs. Le fait que ces engagements soient insuffisants pour atteindre l'objectif consistant à limiter à 1, 5°C de réchauffement global est un premier révélateur de ce désengagement.

Ce d'autant plus que les politiques mises en œuvre sont insuffisantes même pour atteindre ces engagements, déjà médiocres dans la plupart des pays. Il n'est pas étonnant que le maintien de l'objectif de 1.5°C n’ait été concédé que du bout des lèvres lors de la COP27. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faut considérer cette COP comme un échec complet.

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L'année 2022 aura pourtant été généreuse en catastrophes climatiques, sécheresses et vagues de chaleur en Europe, inondations au Pakistan, sécheresse et inondations en Afrique de l’Est, une liste tragique qui se poursuit. Au vu des conséquences dramatiques – vies humaines perdues et destructions d’infrastructures vitales qu'il faudra des décennies pour remettre à un niveau décent de fonctionnement – la violence des événements climatiques extrêmes n'a jamais été aussi tangible.

Le nœud gordien de la justice climatique

Ce n'est certainement pas un hasard si c’est en Egypte que quelque chose de fondamental a commencé à prendre forme: un mécanisme de financement pour les pays les plus touchés par les conséquences du changement climatique. Les «pertes et dommages», principe de compensation réclamé de longue date par les militants et les délégations des pays les plus vulnérables, ont occupé les devants de la scène lors de cette COP.

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Peut-être que le régime climatique multilatéral se donne enfin un but cohérent et plausible, celui d'instaurer des mécanismes de compensation financière entre les pays du Nord qui ont bénéficié de la manne économique de plusieurs siècles d'utilisation forcenée des ressources fossiles, face aux pays du Sud qui n'ont eu qu'un rôle moindre dans le bilan cumulatif des émissions de CO2 des trois siècles de l'ère thermo-industrielle.

Mais le nœud gordien de la justice climatique est ailleurs, dans une sorte de double peine, les pays les plus vulnérables et les plus exposés aux événements climatiques extrêmes sont aussi les moins responsables en termes d'émissions.

Un tournant fondamental

C'est pourquoi l'instauration d'un mécanisme de compensation financière entre les pays les plus touchés et les pays les plus riches constitue un tournant fondamental. Il reste beaucoup à faire, notamment pour savoir qui doit contribuer et à quelle hauteur à ce fonds, si on souhaite que les intentions ne restent pas lettre morte, comme tant d'autres engagements climatiques.

Mais à l’horizon de la justice climatique, c’est une lueur qui apparaît. Il ne faut pas laisser passer cette occasion d'instaurer enfin une réelle solidarité internationale, c'est précieux et vital.