En finir avec cette politique énergétique de l’autruche

Yannick Rousselot

Yannick Rousselot a fait une thèse en géographie à l'université de Genève sur les enjeux de justice environnementale et raciale liés à l'eau à Johannesburg et à Los Angeles. Il est désormais post-doctorant pour le projet de recherche "Épistémologie du changement climatique" au sein du Oeschger Centre for Climate Change Research à l'Université de Berne.

On a bien rigolé avec les conseils minceur… heu d’économie d’énergie du Conseil Fédéral. Cela entrera dans les annales comme «mangez des pommes» ou «Rire est bon pour la santé». Mais peut-être qu’on n’a pas besoin d’une autre autruche engluée dans les énergies fossiles. Peut-être qu’il est temps de parler sérieusement. Peut-être qu’il est temps de faire quelque chose. Pas sur le mode, «tout changer pour ne surtout rien changer». Non, très sérieusement, se demander qu’est-ce qu’on peut changer, comment et à quel rythme.

Car il est toujours temps d’agir, car on peut toujours éviter le pire. On a certainement laissé passer le meilleur moment pour se mettre en mouvement, au moins de quelques décennies, voire de quelques siècles. Mais il est toujours impératif de transformer notre société, pas notre système énergétique, certainement pas que cela, pas nos «gestes du quotidien» de zélés «consommateurs avertis», même si cela doit aussi passer par là. Non, c’est plus fondamental.

50 ans avant l’alerte de notre vigneron fédéral

Mais d’abord, il faut sortir de la torpeur. Faire dévisser certaines foutaises, pour faire émerger du nouveau. Car c’est bien cela la question, ce retard, ce n’est même pas seulement du déni, bien que cela ait joué un rôle, que de la complaisance crasse élevée au statut de vérité naturelle: la monoculture (néo-)libérale si chère à la Suisse. Après des décennies à louvoyer entre la dénégation et le trainage de pieds, selon l’adage «Don’t look up!», soudain la Suisse se réveille avec un risque de black-out. Quoi, nous, le fleuron de l’Europe? Le cœur pétrolifère du monde! Nous allons manquer d’énergie?

Ce n’est pas l’hiver passé, lorsque notre vigneron fédéral a crié gare, qu’il aurait fallu démarrer. C’est au moins un demi-siècle avant, lors de la crise du pétrole de 1973, que des choix stratégiques différents auraient dû être faits. Mais le marché était là pour nous, pour tracer la voie vers des lendemains radieux. Ou très sombres, apparemment. 50 ans, donc. 50 ans. Je ne me lasse pas à le répéter, c’est tellement immense, édifiant. Vous triplez cette durée et vous êtes au début de la Suisse moderne. Vous ajoutez 50 ans et vous êtes à la Révolution française, à l’Indépendance américaine, aux prémices de l’ère industrielle et fossile. 50 ans. Et combien de panneaux solaires posés? Combien de chaudières fossiles éliminées? Ou, pour formuler le problème dans des termes plus sérieux, avec quelle diminution de notre dépendance aux énergies fossiles?

Le climat, ce grand oublié

Et on n’a pas encore abordé le changement climatique. Vous savez, cet impératif politique planétaire désormais reconnu par l’ensemble de la communauté internationale? Mais aussitôt, on nous répond, «mais vous savez, on a le temps». Cette crise énergétique est un petit, oui, pour l’instant, petit rappel que cela ne concerne pas que les autres. Alors que justement si, le souverain suisse avait statué que si, leur vie, leur santé et leur prospérité à tous les autres étaient secondaires, accessoires à nos vies et notre prospérité. Je parle de l’échec du referendum de la loi sur le CO2 et de l’initiative sur les multinationales.

Il y a une crise énergétique. Elle est là. Elle implique une économie de crise comme réponse

Je m’éloigne un peu du sujet, quoique. Si le sujet, c’est de savoir si on va devoir renoncer à Netflix quelques soirées cet hiver, alors effectivement, on s’en éloigne.

Mais si la question, mise en avant par le changement climatique, c’est l’interdépendance et la solidarité matérielle qui lie toutes les personnes et tous les êtres sur Terre. Alors, non, on est absolument au cœur du sujet. Car tel est le coût des atermoiements politiques, économiques, financiers, personnels, des vies écourtées, sacrifiées, au nom du confort, en particulier le confort de pouvoir cultiver son déni.

Le sous-investissement politique et financier de la part de l’État à tous les niveaux, mais aussi de la part des milieux économiques et de la part des propriétaires privés, tous ces acteurs qui se sont complu dans le minimalisme des investissements dans des installations d’énergies renouvelables. Pourquoi installer le minimum légal, plutôt que de maximiser l’utilisation des surfaces de toiture, alors que le retour sur investissement aurait été largement bénéficiaire sur une ou maximum deux décennies. Alors que dire de… 50 ans.

«Mais… et l’économie?»

C’est avec cette inlassable et infatigable résistance qu’il faut rompre. Il y a une crise énergétique. Elle est là. Elle implique une économie de crise comme réponse. Cela veut dire, par exemple, installer de manière drastique et extrêmement volontaire plus de panneaux solaires thermiques et photovoltaïques qu’il en a été installé jusqu’ici. Et ce non pas dans les décennies à venir, ni même les années à venir, mais dans les mois à venir.

Disons, 100'000 mètres carrés de panneaux solaires thermiques d'ici à la fin de l’hiver, un million de mètres carrés pour l’hiver suivant. Engageons la protection civile, les civilistes, même les étudiants durant les vacances académiques. Et pourquoi pas toute personne apte à ce genre de travaux qui pourrait être convoquée pour des périodes de quelques semaines.

On entend déjà les cris d’orfraie: «mais… et l’économie!». Peut-être bien que l’économie dans dix ans s’en trouverait bien mieux que si on compte sur les mesures du Conseil fédéral, comme la récente, et ébahissante, décision d’acheter des unités de production d’électricité au gaz.

Bien sûr qu’un tel plan ambitieux de solaire thermique ne répondrait qu’à une partie des enjeux. Mais il contribuerait drastiquement à diminuer notre dépendance aux énergies fossiles, nous aidant à nous découpler de la dépendance à la Russie, notamment. Et nous permettant de diminuer notre impact en termes d’émissions de CO2.

Les Etats-Unis légifèrent… et la Suisse met des couvercles aux casseroles

Mais avant de se perdre dans la complexité du concept de «mix énergétique», il est nécessaire de répondre à un certain nombre de critiques prévisibles.

Oui, cela impliquera un investissement important de l’État à tous les niveaux. Oui, cela impliquera un endettement. Mais cela sera un endettement qui contribuera certainement plus à la solution qu’au problème en jeu. Contrairement, par exemple, aux aides, sans condition, aux compagnies aériennes durant le Covid, qui, elles, n’ont fait qu’exacerber la situation de crise climatique.

Par ailleurs, une forme de financement pourrait impliquer les caisses de pension, en leur garantissant des rendements moindres, mais fiables sur le long terme et des investissements effectivement verts. C’est le rôle d’un État de servir d’initiateur de dynamiques socio-économiques lorsque l’économie est bien incapable d’avoir une vision. Même le chantre inconditionnel du néolibéralisme, les États-Unis, vient de passer des lois ambitieuses allant dans ce sens. Alors, que fait la Suisse? Elle met des couvercles sur ses casseroles. Et prie «ô marchés libéralisés, faites que des jours brillants soient devant nous!».