Cet hiver, Genève tous feux éteints et des régies incitées à moins chauffer

Le bout du lac en février 2021, dans les frimas de l'hiver. | Salvatore Di Nolfi

A Genève, le plan d'économie d'énergie pour l'hiver prévoit l'extinction des éclairages publics et des vitrines la nuit, mais surtout une limitation du chauffage à 20 °C pour les administrations et les entreprises.

«Toutes les nuits, la rade devra être éteinte», déclare Antonio Hodgers, conseiller d’Etat genevois au territoire. Ce 28 septembre 2022, son gouvernement dévoilait son plan d’économie d’énergie pour l’hiver, en même temps que d’autres cantons romands. Le résultat d’un travail réalisé en urgence par une task force énergie pour éviter les pénuries de gaz et d’électricité qui menacent. Mesure emblématique: l’extinction des éclairages la nuit. Mais l’essentiel est ailleurs.

Pourquoi il va falloir sortir les pulls. Parmi les mesures dévoilées par la task force mise sur pieds il y a trois semaines, la réduction du chauffage représente le principal poste d’économie. L’administration et les entreprises devront régler le thermostat à 20°C maximum, et les radiateurs ne seront allumés que le 15 octobre. Pour les logements individuels, une solution de compromis a été trouvée, les régies sont appelées à optimiser les chaudières et les particuliers à faire preuve de parcimonie.

Depuis la tour Baudet. «Il y a un certain inconfort dans les bureaux, il fait cru», souffle Serge Dal Busco, conseiller d’Etat genevois aux infrastructures. Dans la chasse aux économies d’énergie, l’administration publique a décidé de montrer la voie, en allumant le chauffage trois semaines après la date habituelle. «Moi dans mon immeuble, à simple vitrage, ça fait longtemps que je travaille avec un manteau», surenchérit Antonio Hodgers, conseiller d’Etat au territoire.

On a compris: l’hiver sera frisquet à la tour Baudet – comme un peu partout au bout du lac et en Suisse.

Car c’est là une des dizaines de mesures décidées par le Canton de Genève. Objectif: mettre en œuvre les recommandations du Conseil fédéral pour passer l’hiver en évitant autant que possible des pénuries de gaz ou d’électricité – conséquences de mesures de rétorsion russes à l’encontre des pays européens.

L’essentiel. Principales mesures, décidées en concertation avec les communes et les entreprises, et d’application immédiate:

  • Un chauffage maintenu sous la barre des 20°C dans les administrations, les entreprises, les écoles secondaires, et 23°C dans les hôpitaux et les EMS.

  • Une optimisation des courbes de chauffe des bâtiments publics et privés – en pratique, cela demande de recalibrer les installations pour éviter de trop chauffer par rapport aux besoins énergétiques du bâtiment.

  • Une interdiction pour les usagers des bâtiments de l’administration publique d’avoir recours à des chauffages d’appoint – pour les entreprises, il s’agit d’une simple recommandation.

  • Une extinction des éclairages nocturnes en-dehors des horaires d’ouverture, à l’intérieur (couloirs, vitrines) comme l’extérieur – mesure surtout symbolique.

Adieu les douches au travail et les rues illuminées le soir, donc. Quant au sort des patinoires provisoires, très consommatrices d’énergie, il est encore en suspens. Le détail des mesures est disponible sur le site mis en place par le canton. L’ambiance se veut pourtant à la concertation, et les conseillers d’Etat insistent sur le caractère volontaire et négocié des mesures

Autre symbole: les lumières de Noël seront maintenues.  «Il ne s’agit pas d’éteindre les décorations en vitrine pour Noël, mais de limiter, trouver un équilibre pour que ce soit vivant sans consommer trop d’énergie», commente Fabienne Fischer, conseillère d’Etat en charge de l’économie.

Pour les particuliers. En ce qui concerne les particuliers, le Conseil d’Etat – qui n’a pas de base pour légiférer – continue de miser sur l’incitation. Un modus vivendi a été trouvé avec les représentants des régies (USPI, qui représente 80% du parc locatif) et la puissante association des locataires (Asloca) pour s’en tenir à une optimisation des courbes de chauffe dans les immeubles.

Dans le prolongement des annonces du Conseil fédéral, les particuliers sont aussi invités à adapter une série de mesures d’économie, dont un chauffage limité à 20 °C, privilégier les douches aux bains et éviter d’utiliser les radiateurs électriques.

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Campagne d'incitation à économiser l'énergie mise en place à Genève, en coopération avec les acteurs immobiliers et locatifs. Source: Canton de Genève.

«Garder une petite laine, ça peut être une bonne habitude», glisse Mauro Poggia, conseiller d’Etat à la santé, toujours badin. «Les anciens ont souvent cette habitude, et je suis pas sûr qu’ils souffrent plus que les plus jeunes qui se sont habitués à une température plus agréable.»

Alberto Velasco, président de l’Asloca Genève, préfère quant à lui insister sur l’importance du dialogue avec les régies, notamment pour les personnes âgées, plus vulnérables au froid.

Un potentiel de 20% d’économie? Fin août, le Conseil fédéral préconisait un objectif de 15% de réduction de la consommation totale de gaz. Qu’à cela ne tienne: via les mesures annoncées, Genève – dont la moitié de l’énergie environ provient du gaz et de l’électricité – affiche un potentiel de réduction de 20% de la facture énergétique, en intégrant les logements et les entreprises à l’équation.

«C’est un chiffre un peu théorique», reconnaît Antonio Hodgers, interrogé par Heidi.news, qui évoque plutôt une réduction de l’ordre «de 15 à 20%»:

«L’adaptation (à la baisse, ndlr.) des courbes de chauffe dans les immeubles locatifs, c’est le gros morceau. Les enseignes, on va éteindre, mais c’est peut-être 0,01%. Le report au 15 octobre du début de la saison de chauffe et l’adaptation des chaudières c’est un peu technique et abstrait, on en a conscience. Cela fait des mois et des années qu’on travaille sur l’adaptation des courbes de chauffe dans le cadre de la transition énergétique. Donc quand la crise est venue on a dit, il faut y aller maintenant.»

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Consommation de gaz selon l’usage à Genève. Source: Office cantonal de la statistique de Genève.

Un avenir incertain. A ce stade, la Confédération est au niveau 2 du plan Ostral contre les pénuries d’électricité, qui en comprend quatre, le premier niveau correspondant à la marche normale. Une alerte de niveau 3 verrait la limitation ou l’interdiction d’installations non essentielles (escaliers roulants, saunas). Le niveau 4 prévoit le contingentement de l’énergie pour les entreprises très consommatrices, voire des coupures d’électricité ciblées et limitées pour les particuliers.

Tout dépendra de trois facteurs, difficiles à prévoir: l’évolution de la guerre en Ukraine et des mesures de rétorsion russes, la fourniture énergétique des pays voisins (la France connaît actuellement des difficultés, la moitié de ses centrales nucléaires étant à l’arrêt), et la rigueur de l’hiver. Antoni Hodgers:

«Oui, il y a une grosse incertitude. Pour l’administration publique, on maîtrise, c’est nous qui avons la main sur le bouton. Pour le reste, ça dépend du privé. Mais tant que le Conseil fédéral n’a pas monté le niveau et ne donne pas la compétence aux cantons de passer des recommandations aux obligations, on n’a pas le droit de dire à un immeuble privé: vous chauffez à 20 °C.

C’est ça qui se discute à Berne: si la crise énergétique se durcit, on aura la base légale pour contraindre. C’est un peu comme avec Covid, on compte sur l’esprit civique. Si ça marche, on aura pas besoin d’aller plus loin. Mais si les gens ne font pas d’efforts et qu’on voit que dans un mois on consomme autant que d’habitude, et que la crise se durcit, on devra en arriver à des mesures plus sévères.»