Pour le secrétaire du Giec, «chaque année compte dans la lutte contre le changement climatique»

Abdalah Mokssit, Secrétaire du Giec | Giulio Napolitano/ FAO

Depuis ses bureaux de Genève, le secrétariat du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) veille au bon déroulement de la plénière annuelle, la première à se dérouler en ligne en 33 ans d'existence de l'organisme des Nations unies.

Mais entre une pandémie en cours, un été marqué par des vagues de chaleur record en Amérique du Nord et des inondations meurtrières en Europe centrale et en Chine, et moins de 100 jours avant les négociations sur le climat, la pression est forte.

La réunion plénière, qui a débuté lundi 26 juillet dernier et se poursuivra jusqu'au 6 août, rassemblera plus de 200 responsables gouvernementaux, scientifiques et autres experts pour approuver un rapport très attendu sur l'état du changement climatique.

Quelques jours avant la réunion à huis clos, le secrétaire Abdalah Mokssit s'est entretenu avec Geneva Solutions des conditions sans précédent dans lesquelles l'organe chargé du climat a dû fonctionner et de la manière dont il prévoit de rester pertinent dans un contexte en constante évolution.

De grandes attentes

Créé en 1988, le GIEC est la plus haute autorité des Nations unies pour valider la science du climat. Il évalue l'impact du changement climatique sur l'homme et propose aux décideurs politiques des moyens de réduire les émissions de gaz à effet de serre dans le monde.

Ses rapports phares, publiés tous les six à sept ans, ont joué un rôle essentiel dans l'établissement de faits scientifiques tels que la preuve que le changement climatique se produit sans aucun doute et que les humains en sont les principaux responsables.

Sa dernière publication, actuellement en cours de discussion et dont la parution est prévue le 9 août, est la première d'un rapport en quatre parties qui devrait être publié entre 2021 et 2022. En raison des circonstances entourant les préparatifs, notamment les vagues de chaleur et les inondations mortelles, les restrictions Covid-19 ainsi que les attentes élevées des militants, Abdalah Mokssit affirme que ce cycle est le plus intense à ce jour:

«Les attentes pour ce cycle sont liées à l'accord de Paris, aux graves impacts du changement climatique que nous vivons actuellement et à la sensibilisation accrue des jeunes. Ce cycle a également coïncidé avec la pandémie. Pour ces raisons, c'est le plus intense, le plus spécial, le plus attendu, mais aussi le plus contraignant.»

Les 195 États membres du GIEC passeront le résumé pour décideurs (summary for policymakers, ou SPM) au peigne fin, ligne par ligne (l’entier du rapport, validé par les auteurs du GIEC, n’est pas soumis à à un tel processus, ndlt). Les discussions doivent durer deux semaines cette fois-ci, alors que les réunions précédentes duraient habituellement environ quatre jours.

Cela s'explique par le fait que, pour la première fois, l'approbation devra se faire de manière virtuelle. Il a fallu prévoir des problèmes de sécurité, mais aussi de connectivité, car tous les pays n'ont pas accès à une bonne connexion internet. «Nous avons fait des simulations pour que, ce que nous étions capables de faire en personne, nous puissions le reproduire en mode virtuel», explique-t-il. «Et c'était un travail énorme», ajoute-t-il, confiant que tout se passera bien.

L'équation délicate

L'un des aspects délicats du GIEC est qu'il ne s'agit pas d'un organisme purement scientifique. Les gouvernements peuvent commenter les projets de rapport, et surtout doivent approuver les résumés finaux adressés aux décideurs (SPM) par consensus. «Nous avons toujours des discussions approfondies entre les scientifiques et les gouvernements», explique Abdalah Mokssit.

«Pour s'assurer que tout est scientifiquement fondé, le dernier mot revient, bien sûr, aux scientifiques, mais tout est adopté avec le consensus des gouvernements. C'est l'équation difficile que nous devons gérer.»

Mais avant d'avoir à gérer les subtilités diplomatiques de l'approbation d'un document de politique mondiale commune, le GIEC doit gérer un groupe d'experts encore plus important. Les centaines d'auteurs sélectionnés pour préparer les différents chapitres du rapport sont évalués par des milliers de leurs collègues, qui envoient des dizaines de milliers de commentaires et les auteurs doivent répondre à chacun d'entre eux.

«Nous n'avons pas le droit de cacher quoi que ce soit. Toute science solide doit être rapportée dans notre évaluation.»

Les critiques n'ont pas disparu

Si le GIEC a gagné en notoriété, il a également fait l'objet de critiques, dont l'un des thèmes récurrents est la longueur de son processus. Le changement climatique s'accélérant à une telle vitesse, les données scientifiques peuvent rapidement devenir périssables. Les inondations qui ont frappé l'Europe centrale et la Chine la semaine dernière, ainsi que les incendies qui ont ravagé les États-Unis, nous ont brutalement rappelé que bon nombre des conséquences du changement climatique mises en garde par le GIEC sont déjà là. Attendre six à sept ans pour qu'un rapport informe les dirigeants sur la manière de sauver la planète peut sembler en décalage avec la réalité.

Abdalah Mokssit affirme que le rapport de 2022 arrivera «juste à temps pour être utile». Il ajoute: «Nous ne voulons pas fournir des informations alors que la maison est déjà en train de brûler».

Pourtant, c'est précisément son processus d'examen approfondi qui permettra au GIEC de continuer à être «l'étalon-or de la science du climat», affirme-t-il.

«Le travail du GIEC implique la responsabilité, car si nous ne savons pas, nous avons un prétexte pour ne pas agir. Dès que nous savons, nous devenons responsables. Et si on sait, et qu'on n'agit pas, c'est comme on dit en français, non assistance à une planète en danger».

Il rappelle les nombreuses contributions antérieures du groupe:

«La première évaluation du GIEC en 1990 a été déterminante pour l'établissement de la CCNUCC. En 1995, le deuxième rapport d'évaluation a été déterminant pour le protocole de Kyoto. Le troisième rapport d'évaluation, en 2001, a été déterminant pour l'introduction de la préoccupation des pays en développement, à savoir l'adaptation.

Le quatrième rapport, publié en 2007 et récompensé par le prix Nobel, a joué un rôle essentiel dans l'introduction de l'anomalie de température de 2°C. Le cinquième a été déterminant pour l'accord de Paris et le sixième, en 2022, sera déterminant pour le premier bilan mondial de l'accord de Paris.»

Combattre les négationnistes

Faire face aux conséquences du changement climatique et tenter de réduire les émissions pour éviter tout nouveau réchauffement de la planète n'est pas la seule bataille difficile à mener. Alors que le consensus s'est renforcé et que la plupart des pays et des grandes entreprises se sont prononcés en faveur de la réduction des émissions, les théories du complot et le négationnisme en matière de changement climatique sont encore très répandus, principalement grâce aux médias sociaux et à la propagation rapide des «fake news».

Pour Abdalah Mokssit, la meilleure arme pour contrer le négationnisme est la transparence. «C'est comme travailler dans une serre», dit-il. «Tout le monde peut voir ce que nous faisons. Tout le monde peut également vérifier le processus d'examen par les pairs.»

Le niveau de transparence d'aujourd'hui n'a pas toujours été le cas, car le GIEC a eu sa part d’erreurs. Même si elles se sont produites il y a plus de dix ans, des erreurs telles que celle apparue dans un rapport de 2007, qui indiquait à tort que les glaciers de l'Himalaya pourraient disparaître d'ici à 2035, ont laissé des traces. Les négationnistes s'en sont servis comme preuve des failles de la science climatique dominante. En 2010, des accusations de conflits d'intérêts contre le chef du bureau du GIEC ont également remis en question l'intégrité du groupe.

Abdalah Mokssit reconnaît que les erreurs passées n'ont pas été bien gérées, mais il estime que cela a permis d'apporter des améliorations. «Ce qui est vraiment problématique, c'est de ne pas tirer les leçons des erreurs passées», dit-il.

Aujourd'hui, le GIEC dispose d'une politique en matière de conflits d'intérêts. «Nous avons un comité chargé des conflits d'intérêts qui vérifie tout et ce comité a pour mission de rejeter toute personne ayant le moindre epsilon de conflit d'intérêts», explique-t-il.

En outre, il a créé un protocole pour signaler les erreurs afin que toute personne qui repère une erreur dans l'un des rapports puisse le faire savoir au comité. «La science est un processus d'amélioration continue», ajoute-t-il.

Le panel s'est aussi progressivement ouvert pour devenir plus inclusif. «Nous redoublons d'efforts pour faire appel à des scientifiques de pays en développement, à de jeunes scientifiques et à des femmes, et je pense que nous avons fait de grands progrès», dit-il. «En 2020, le GIEC a adopté une politique de genre pour renforcer l'égalité des sexes dans les processus du GIEC et promouvoir un environnement inclusif.»

Le changement climatique ayant été propulsé au sommet de nos préoccupations, le GIEC est également devenu intéressant pour un public plus large. «Ces dernières années, nous avons constaté que de nombreux acteurs, notamment les jeunes, le secteur privé - et c'est nouveau - la société civile, s'adressent au GIEC pour obtenir des informations», explique-t-il.

«Cela rend une communication efficace d'autant plus importante. Pourquoi? Parce que nous sommes désormais certains que les résultats de nos évaluations ne sont pas seulement utiles aux décideurs politiques. Ils sont également utiles pour tout individu, toute partie prenante, tout secteur privé, toute femme dans une région rurale, toute population indigène ou toute minorité.»

Une fuite opportune

Malgré toutes les critiques, toutes les erreurs ne sont pas perçues aussi négativement. Le mois dernier, l'une des parties du rapport prévu pour l'année prochaine a fait l'objet d'une fuite dans la presse. Le document tirait la sonnette d'alarme sur un certain nombre de points de basculement pour le climat qui sont plus proches qu'on ne le pensait.

«Il n'est pas rare que nous ayons des fuites, mais nous gérons cela comme un risque», explique Abdalah Mokssit. Soulignant que les projets et les commentaires sont toujours publiés après l'approbation du rapport final, il explique:

«Nous ne gardons pas les projets confidentiels parce que nous voulons être secrets, mais parce que nous savons que le texte va changer et que nous voulons donner aux auteurs le temps et l'espace nécessaires pour travailler sur le projet.»

Il prévient que les projets subissent des modifications avant d'atteindre le stade final et qu'ils peuvent donc être trompeurs pour ceux qui fondent leurs hypothèses sur eux.

Malgré ces mises en garde, certains experts ont vu une lueur d'espoir dans la fuite du rapport, espérant qu'elle pourrait au moins servir à mettre le feu aux poudres des dirigeants qui se réuniront en novembre à Glasgow.

Lorsqu'on lui demande si la Cop26 sur le climat de cette année sera la dernière chance de mettre le monde sur la voie d'un réchauffement de 1,5 degré, Abdalah Mokssit s'arrête un instant. En tant qu'organe politique neutre — un point sur lequel il insiste à plusieurs reprises au cours de la conversation — le GIEC ne peut pas commenter les négociations. Choisissant ses mots avec soin, il déclare : «Chaque petit réchauffement compte, chaque année compte, chaque action compte, et chaque COP, y compris la COP26, compte.»

Traduction: Florent Hiard

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Traduit et adapté à partir de l'article original de Geneva Solutions