A qui la faute du non à la loi CO2?

La discussion sur les prix des carburants a été l'une des sources de tensions pendant la campagne des référendaires contre la loi sur le CO2 | CHRISTIAN BEUTLER/KEYSTONE

La loi sur le CO2 est rejetée à 51,6% en ce 13 juin de votations. Longtemps, ce texte a pourtant semblé bénéficier d’un large soutien populaire et politique, seule l’UDC s’y étant ouvertement opposée. Mais ces dernières semaines, les sondages ont montré un net recul du oui. Que s’est-il passé? Comment les soutiens du texte ont-ils été étouffés par les artisans du non? Et surtout, se sont-ils exprimés assez fort?

Pourquoi c’est important. Il en va du principe de la démocratie directe: à la fin, c’est le peuple qui décide. Mais le contexte particulier de ce 13 juin 2021, entre crise Covid-19 — et les incertitudes économiques qui en découlent — et multiplication des objets — pas moins de cinq — interpelle. Le texte aurait-il pu connaître un destin différent, si la votation s’était déroulée un autre dimanche, ou si la pandémie n’avait pas eu lieu?

Règlements de comptes politiques à venir. Les soutiens politiques du texte se sont-ils fait entendre suffisamment fort? La question va se poser. Le 3 juin, le Blick mettait déjà en garde contre le risque d’un trois fois non aux objets environnementaux, et d’assimilation de la loi sur le CO2 aux deux initiatives sur les phytosanitaires. Le conseiller national PDC Markus Ritter, également président de l’Union des paysans, y incriminait la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga pour ce choix de calendrier.

Il n’est pas le seul à se montrer critique: des écologistes aussi ont reproché à la conseillère fédérale la timidité de son engagement sur le terrain en faveur du texte. Par comparaison, le président de la Confédération, Guy Parmelin, lui, n’a pas hésité à prendre ouvertement position contre les deux initiatives phytosanitaires.

Dans les derniers jours avant la votation, les Verts avaient pourtant tenté de mobiliser l’opinion en faveur de la loi, en rappelant l’urgence climatique. Mais ils n’ont pas réussi à inverser la tendance. Ils ont aussi été critiqués par d’autres élus. En témoigne la réaction de Philippe Nantermod, conseiller national PLR, qui reproche aux Verts la posture de se dire «voix de la science».

La polarisation villes-campagnes. L’implication des agriculteurs dans la campagne pour le 2x non aux objets phytosanitaires a-t-elle indirectement joué contre la loi sur le CO2, en incitant au 3x non? Sans surprise, c’est une polarisation entre urbains et ruraux plus classique qui se joue. Car avec la taxation du carburant, l’un des points de crispation autour du texte, c’est la question de la mobilité qui est sur la table.

Dans un contexte d’incertitudes économiques accrues par la pandémie, les slogans des référendaires comme «+12 centimes le litre d’essence, ça va le chalet?», ou «la voiture réservée aux riches?» ont ainsi pu trouver davantage d’écho.

L’effet Covid. En 2019, la protection de l’environnement et le climat se positionnaient à la quatrième place dans le palmarès des principaux motifs d’inquiétude des Suisses, selon un sondage réalisé par l’Institut gfs.bern. Relégué derrière d’autres craintes comme l’AVS et la prévoyance vieillesse (47%), la santé et les caisses-maladie (41%), et les étrangers (30%).

La crise sanitaire, en déstabilisant fortement l’économie et le système de santé, semble avoir pris le pas sur l’urgence climatique. Sur le plateau de la RTS, la conseillère nationale Jacqueline de Quattro (PLR/VD) expliquait:

«Il y a un consensus autour de l’urgence climatique, mais le Covid et ses conséquences économiques ont pesé sur le résultat du vote sur la loi CO2. Passablement de gens étaient désécurisés et ont peur que l’on s’engage vers davantage d’interdictions et de taxes.»

La crispation sur les taxes. C’est donc la taxe CO2 qui semble avoir eu raison du texte. Les opposants à la loi sur le CO2 estiment que ces mécanismes de taxation ne favorisent pas suffisamment l’innovation. Mais l’un n’empêche pas l’autre! L’explorateur et psychiatre Bertrand Piccard, à la tête de la fondation Solar Impulse, prenait ainsi position en faveur du oui. Il écrivait:

«Ce ne sont pas les taxes sur le CO2 qui coûteront cher, mais la poursuite du gaspillage et de l’inefficience. Tous ceux qui joueront le jeu de la modernité feront des économies directes et recevront de plus une ristourne sur ce que les réfractaires au changement devront payer. Ceux-ci, effectivement, débourseront plus, et voilà pourquoi cette loi leur fait peur.»

Dans les faits, les économistes eux-mêmes semblent s’accorder sur l’intérêt de la taxation carbone. Des milliers d'économistes, dont 28 lauréats du prix Nobel, ont signé une déclaration appelant à une action immédiate contre le changement climatique, rappelait sur Twitter Dina Pomeranz, professeure d’économie à l’Université de Zurich. Son argument tient en deux points:

  • «1/ Le changement climatique entraînera d'importants dommages économiques. Le ralentir est un investissement extrêmement rentable.

  • 2/ Le principe du pollueur-payeur est un principe de base de l'économie. Si les pollueurs ne paient pas les coûts, le marché ne joue pas.

La recherche économique montre clairement que de telles taxes incitatives conduisent à l'innovation et à des changements de comportement. Cela en vaut la peine, car par ce moyen, nous pouvons éviter les dommages économiques majeurs causés par le changement climatique.»

Le non à un texte qui «n’allait pas assez loin». Il faudra enfin se poser la question du rapport entre militantisme et politique. Pour certaines sections romandes de la grève pour le climat, en effet, la loi sur le CO2 n’allait pas assez loin. Mais en refusant de soutenir un texte jugé insuffisant, ont-ils planté le dernier clou dans le cercueil du texte?

Il y a la posture militante salutaire, par laquelle l’activisme permet de faire bouger les lignes, et il y a le timing politique. Le militantisme aurait-il dû se placer en retrait dans la dernière ligne droite de la campagne des référendaires? Et surtout, sera-t-il vraiment possible de faire émerger un texte plus radical suite à ce non à la loi sur le CO2? C’est peu probable.

En attendant que les militants écologistes accordent leurs violons, les artisans du «non» à la loi sur le CO2 en ont donc profité pour présenter ce vote comme le seul choix réaliste — en dépit des faits scientifiques, qui rappellent l’urgence d’une révision de la loi sur le CO2.