OPINION - L’Ukraine accélérée

Niels Ackermann

Niels Ackermann est photojournaliste, a cofondé l'agence Lundi13 et a participé à l'Exploration de Heidi.news sur le survivalisme. Il travaille sur l'Ukraine depuis 2009 et y a vécu entre 2015 et 2019. Son projet L'Ange blanc, sur la jeunesse vivant à proximité de Tchernobyl, a reçu de nombreux prix internationaux. Il a tissé tout au long de ces années de travail des liens intimes avec l'Ukraine.

J’ai consacré plus d’un tiers de ma vie à travailler sur ce pays, à observer ses transformations depuis 2009. J’ai pu voir comment, d’un pays divisé, parcouru par des clivages linguistiques, religieux et économiques, l’action d’un homme qui voulait le réduire et le soumettre en a fait une nation plus unie, forte et consciente de ce qui la rassemble. Cet homme, vous l’avez compris, c’est Vladimir Poutine.

Je lis beaucoup de commentaires accusant l’OTAN d’avoir mis le feu aux poudres en Ukraine, légitimant l’action d’une Russie heurtée de voir un peuple «frère» se détourner d’elle. Il est peut-être temps de rappeler quelques faits.

Des liens, quasi fraternels, unissant les différentes populations du monde slave. Des liens construits par une histoire parfois choisie, parfois subie, réunissaient ces peuples autour de certaines activités économiques, de références culturelles et religieuses. Qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que ces liens soient aujourd’hui si distendus?

Les sondages d’alors

Fin 2013, à l’aube de la Révolution de la dignité qui chassera Viktor Ianoukovytch pour la violence disproportionnée dont il a usé pour réprimer les manifestations et pour la corruption notoire de son régime, les Ukrainiens sondés s’expriment à plus de 60% contre une adhésion de leur pays à l’OTAN, seuls 18% sont alors favorables à un rapprochement avec l’Alliance. Difficile d’y voir la raison de l’annexion par la Russie de la Crimée en février 2014, cinq jours après la fin des manifestations à Kiev. D’autres sondages montrent que l’Ukraine était en faveur d’un non-alignement, alors même que leur fraternel voisin s’apprêtait à continuer l’amputation de son territoire en envoyant ses agents et ses soldats monter des républiques fantoches dans le Donbas.

Une implication militaire russe dont le démenti ne tient pas l’épreuve des faits, du commandement des républiques auto-proclamées par le vétéran russe Igor Guirkine (entre autres) aux officiers russes impliqués dans le tir d’un missile buk sur le vol MH17 de Malaysian Airlines, en passant par des selfies postés depuis le territoire ukrainien par des soldats russes en activité.

Ces actes — on peut aisément le comprendre — ont sérieusement mis à mal ce lien «fraternel», déclenchant non seulement un changement de l’opinion publique vis-à-vis de l’OTAN et du voisin, mais aussi une série de changements moins prévisibles et irréversibles.

Armée et économie

L’armée ukrainienne d’abord a dû se réformer. D’une ruine aux standards soviétiques, sous-équipée et mal préparée essuyant de lourdes pertes au moment de la prise de Donetsk et Sloviansk, elle est devenue une armée moderne, mieux équipée et forte d’un demi million d’hommes et de femmes ayant servi sur le front. Le coût de l’invasion entamée jeudi 24 février sera à n’en point douter bien plus élevé. Même si l’armée russe parvient à ses objectifs, elle le fera au prix de pertes énormes qu’il faudra justifier auprès de l’opinion publique.

À côté de son armée, l’Ukraine a transformé son économie et ses institutions depuis 2014. Privée d’une partie de son industrie minière et sidérurgique, elle a modernisé son secteur agricole et permis à son secteur IT de fleurir. Le pays est à bien des égards à la pointe de ce qui se fait aujourd’hui en termes de e-gouvernance, et de très nombreuses fonctions et applications phares présentes dans vos vies digitales viennent, si ce n’est directement de start-up ukrainiennes, au moins de développeurs du pays.

Cette économie tire le pays vers le futur, augmentant le niveau des salaires, attirant des partenaires du monde entier. Il reste encore énormément à réformer pour éradiquer la corruption, l’économie grise et réduire davantage la bureaucratie, et tout n’a pas été fait sans erreurs. Mais la dynamique que j’ai observée sur le terrain ces dernières années m’amène souvent à dire que, dans de multiples domaines, la vieille Europe aurait beaucoup de bonnes idées à aller copier. Un exemple: Diia, l’Etat dans le smartphone, un projet d’ailleurs en partie soutenu par la Confédération.

La culture réappropriée

Mais le point où l’Ukraine s’est le plus transformée ces huit dernières années — le plus intime des trois — c’est la culture. Pendant la Révolution de la dignité, j’ai vu mes amis russophones (l’Ukraine est un pays parfaitement bilingue) se mettre à parler en ukrainien. Parfois pour rompre avec les modèles de leurs parents, d’autres simplement pour se réapproprier quelque chose qui est à eux. Chez certains, généralement âgés, le déclenchement de la guerre a créé un réel blocage psychologique.

Ce regain d’intérêt pour la langue ukrainienne, pas toujours habilement mis en œuvre par les autorités au cours des dernières années, a souvent été utilisé par la propagande pour faire croire à une oppression des russophones. Une fois de plus, des affirmations qui ne résistent pas à la moindre vérification: qu’il s’agisse de le tester au quotidien dans n’importe quel magasin ou restaurant ou de regarder les interviews télévisées, y compris de hauts gradés militaires s’exprimant indistinctement dans les deux langues sans que personne ne s’en offusque. Avec la résurgence de la langue ukrainienne, les scènes musicale, cinématographique et littéraire ont aussi connu une renaissance. Les artistes ukrainiens n’ont plus peur ou honte d’utiliser leur langue et ils trouvent des audiences considérables, même au-delà des frontières nationales.

Sur le plan symbolique, j’avais eu l’occasion, avec mon collègue Sébastien Gobert, de documenter la complexe rupture du pays avec son passé soviétique dans notre travail Looking For Lenin, publié en 2017 aux Editions Noir sur Blanc. Un processus clivant et qui a réveillé de nombreux débats au sein de la société. La simple existence de ces débats montre à quel point le pays a évolué depuis le passé d’ex-république soviétique dans lequel on l’enferme si volontiers.

La violente trahison d’un «frère»

Ces trois changements combinés ont fait naître chez des Ukrainiens que j’ai longtemps connus honteux de leurs origines une nouvelle fierté, combinée à une soif d’aller plus loin dans la recherche de leur histoire, de leur culture, de leur langue, de leur gastronomie… Une recherche qui ne s’érige pas contre celles des voisins, mais qui offre une voie propre à cette population.

Initiée par la violente trahison d’un «frère» voulant regagner en influence sur son voisin plus épris de liberté et de démocratie que d’alliances transatlantiques, cette transition est non seulement irréversible, mais elle est en plus en train de se généraliser. Regardez la population bélarusse redécouvrir ses symboles nationaux à la lumière d’une élection truquée, le déclin de la langue russe dans les Pays baltes, l’Ouzbékistan et de nombreuses autres républiques.

Par son attitude agressive, Vladimir Poutine a non seulement précipité ses anciens alliés dans les bras des Occidentaux, mais il a aussi alimenté un processus irréversible. Les dizaines de milliers de bombes et de soldats que la Russie va sacrifier ces prochains jours pour tenter d’inverser le cours de l’histoire n’y changeront rien. Les Ukrainiens savent désormais qui ils sont et où ils vont. Si Poutine pleure la fin de cette époque où la Russie était une grande puissance qui rayonnait auprès de ses voisins, il devrait s’en prendre au principal responsable de ce déclin: lui.