Les six questions que me posent la guerre en Ukraine

Tim Guldimann

Bonjour c’est Tim, à Berlin où j’ai été ambassadeur de Suisse. J’ai aussi été en 2014 l’envoyé spécial pour l’Ukraine de Didier Burkhalter, qui présidait alors l’OSCE. Sollicité par Heidi.news, je vous livre à chaud six questions que me semble poser la guerre en Ukraine.

1. Poutine est-il rationnel?

Si les gouvernements agissent de façon rationnelle, l’avenir devient prévisible. Vladimir Poutine n’a pas respecté le droit international, c’est un fait. Mais s’est-il montré rationnel, en fonction de ses propres intérêts? Jusqu’à l’invasion de jeudi, oui. Il a atteint plusieurs de ses objectifs: le retour de la Russie comme acteur global, sa propre reconnaissance comme interlocuteur incontournable avec la multiplication des visites de haut niveau à Moscou, et le fait de remettre sur la table la question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.

Mais le pas d’après, attaquer l’Ukraine, n’est à mon avis pas rationnel. Je ne peux pas imaginer que cela va servir les intérêts russes. Car cela aura des conséquences graves et imprévisibles, un conflit qui pourrait durer, une résistance de la part des Ukrainiens qui sera sanglante. Tout cela va peser sur la politique européenne ces prochaines années. Et cela change tout, parce que dès qu’une dictature devient irrationnelle, la situation devient très dangereuse.

2. Maintenir le dialogue?

A part les sanctions qui seront décidées, la question se pose: parler ou pas avec Poutine? On se retrouve un peu dans la situation de la guerre froide, quand Willy Brandt et Egon Bahr ont dépassé les questions idéologiques pour préparer les conditions du dialogue avec l’URSS. Là, c’est pareil. Malgré ce qui s’est passé, malgré une situation inacceptable et nos valeurs de liberté et de démocratie foulées aux pieds, je pense qu’il faut parler aux Russes. Ils restent nos voisins. Quel sera le nouveau modus vivendi avec cette guerre injuste et cette dictature qui menace nos démocraties? «Il faut accepter la réalité pour la changer» – c’est une citation d’Egon Bahr.

3. Un levier pour la Hongrie et la Pologne?

Avec les développements en Ukraine, la question de la sécurité en Europe de l’Est redevient importante. Des pays comme la Pologne ou la Hongrie vont insister pour être protégés par l’Otan et l’Europe. Or ce sont deux pays qui ne respectent pas l’Etat de droit au sein de l’Union européenne. Ces questions doivent être liées. La sécurité qui leur est fournie doit être conditionnée à leur respect des règles communes. L’Etat de droit fait aussi partie du Traité de l’Otan.

4. Quel est le but des sanctions?

Les sanctions ont toujours trois fonctions: 

(1) punir un acteur pour des faits qu’il a commis, 

(2) influencer son comportement,

(3) satisfaire les opinions publiques dans les pays qui prononcent ces sanctions.

Le premier et le troisième objectif sont faciles. Mais c’est le 2e qui est crucial. Sera-t-il atteint? Je pense que oui, mais ça prend du temps. Les sanctions produiront un jour leurs effets. La base économique de la Russie n’est pas si prometteuse. Elle profite maintenant des prix du pétrole et du gaz mais à moyen terme, l’urgence climatique va diminuer la demande en énergies fossiles. La Russie n’a pas de base industrielle, sauf pour l’armement. Et je ne suis pas certain que la Chine puisse vraiment remplacer l’Occident, si la Russie se tourne entièrement vers elle.

5. La Suisse, active ou réactive?

La Suisse, comme d’habitude, se montre réticente à appliquer des sanctions. Mais sa position ne sera pas tenable si le mouvement en faveur des sanctions est large. J’ai peur que la Suisse attende, bavarde en profitant du fait que les Européens ont actuellement d’autres chats à fouetter. Le Conseil fédéral a enterré l’accord-cadre, mais l’attention portée au comportement de la Suisse n’en sera que plus aiguë, tout comme l’attente qu’elle se montre solidaire.

En particulier parce qu’une partie des sanctions porte sur les flux financiers et le commerce des matières premières. Berne doit vraiment faire attention et ne pas attendre de se retrouver sous pression pour agir, comme jadis dans la question du secret bancaire ou des fonds juifs. S’il s’avère que la Suisse, malgré ses discours, ne fait pas d’effort particulier, cela aura des conséquences. Il va falloir se montrer convaincant. 

6. Comment alimenter l’Allemagne?

Faire mal à la Russie, cela ne va pas sans se faire mal à soi-même. Aucun pays ne le sait mieux que l’Allemagne. Pour l’instant, le gouvernement se rassure, les réserves énergétiques devraient permettre de passer l’hiver. Mais les prix sont déjà très élevés et font souffrir les consommateurs les moins fortunés.

L’énergie était une question climatique, elle devient une question de sécurité.

Il faut absolument réduire la dépendance à la Russie, car la confrontation va durer. Un changement de stratégie est urgent et doit se faire avant l’automne. Le retour au nucléaire est exclu, pour des raisons politiques, mais aussi techniques. Alors ce qui reste est le recours au charbon, difficile à justifier surtout pour les électeurs Verts. Ce débat entre sanctions, dépendance énergétique et aspirations climatiques sera central ces prochains mois. En particulier pour les Verts, dont le dilemme est terrible.

Biographie

Tim Guldimann est entré au service diplomatique suisse en 1982. Il parle allemand, français, italien, anglais, russe, arabe et persan. De 1996 à 1997, il a été chef de mission de l'OSCE en Tchétchénie, avec rang d'ambassadeur, où il a négocié le cessez-le-feu en 1996 et y a organisé les premières élections libres. Puis il a été chef de la mission de l'OSCE en Croatie, de 1997 à 1999. A cette date, il devient ambassadeur de Suisse à Téhéran, où il a également représenté les intérêts américains. De 2004 à 2007, il prend congé de la diplomatie et enseigne dans les universités de Francfort et de Berne, ainsi qu'au Collège d'Europe à Bruges et à Varsovie. De 2007 à 2008, il a été chef de la mission de l'OSCE au Kosovo et représentant spécial adjoint du secrétaire général des Nations unies. De 2010 à 2015, il a été ambassadeur de Suisse auprès de la République fédérale d'Allemagne à Berlin. Durant cette période, en 2014, il a été nommé envoyé personnel pour l'Ukraine par le président suisse en exercice de l'OSCE.

En 2015, alors qu'il réside à Berlin, il est le premier Suisse de l'étranger élu au Conseil national. Membre du Parti socialiste, il représente le canton de Zurich, mandat auquel il renonce début 2018, remplacé par Fabian Molina. Depuis, il anime un podcast de grands entretiens croisés, Debatte zu Dritt, et collabore au Centre pour le dialogue humanitaire de Genève.