Cette fois, l’Iran a choisi l’Axe du mal

Serge Michel

Je me souviens de la stupeur qui nous avait saisis, à Téhéran, le 29 janvier 2002, en regardant le discours du président américain de l’époque, George W. Bush, sur l’état de l’Union. Le ton était martial. Il célébrait la victoire en Afghanistan, où l’armée américaine avait mis en fuite les talibans, puis il a nommé trois pays: la Corée du Nord, l’Iran et l’Irak. «Des États comme ceux-ci et leurs alliés terroristes, a-t-il dit, constituent un Axe du mal, qui s’arme pour menacer la paix du monde.»

La vérité, c’est qu’immédiatement après le 11 septembre, intervenu quatre mois plus tôt, l’Iran avait donné de précieux coups de main aux Etats-Unis. Après tout, les talibans et leurs protégés d’Al-Qaida, à la fois bouffis de haine envers les chiites et l’Amérique, étaient leurs ennemis communs. Téhéran a notamment fourni des listes de cibles pour les frappes américaines en Afghanistan, et d’autres précieuses informations.

Ces gestes et cette bonne volonté, alors que les relations diplomatiques étaient rompues depuis 20 ans, n’ont été remerciés que par l’infamie: se retrouver classé dans l’Axe du mal! Inutile de dire que l’Iran l’a mal pris et que les nuisances que la République islamique a orchestrées les années suivantes en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen, étaient en partie dictées par le désir de revanche né de cette humiliation.

En 2015, l’Iran a de nouveau joué le jeu en finissant par signer l’accord nucléaire dont tout le monde s’accorde à dire qu’il a été respecté. Trois ans plus tard, nouveau crachat au visage des Iraniens: Donald Trump se retire de l’accord. Les représailles ne se font pas attendre, au Yémen et surtout par la reprise à marche forcée du programme nucléaire.

Le déclenchement par la Russie de la guerre en Ukraine, le 24 février, était sans doute la dernière chance pour la République islamique de se rapprocher du camp occidental, de se refaire une virginité. Le pays a tout pour plaire: du pétrole et les deuxièmes réserves de gaz au monde, après la Russie. Si l’Iran avait lâché la Russie, il aurait obtenu à la fois la levée des sanctions, des milliards d’investissements dont il a cruellement besoin et son retour dans le concert des nations.

Il a hésité, puis fait tout le contraire.

«La guerre est une entreprise violente et difficile, et la République islamique n’est pas du tout heureuse que les gens soient pris dans la guerre, a déclaré le Guide suprême Ali Khamenei à Vladimir Poutine en visite à Téhéran le 19 juillet. Mais dans le cas de l’Ukraine, si vous n’aviez pas pris la barre, l’autre partie l’aurait fait et aurait déclenché une guerre.»

Quelques jours plus tôt, une délégation militaire russe visitait pour la seconde fois l’aérodrome de Kachan, à 250 kilomètres au sud de Téhéran, en vue d’acquérir des drones iraniens furtifs Shahed-191 et Shahed-129, que l’on dit redoutables. Certains affirment que des experts iraniens vont rejoindre le théâtre des opérations pour manipuler ces engins.

Dans son récit national, l’Iran n’est jamais l’agresseur, mais toujours la victime des grandes puissances. En basculant dans le camp russe, l’Iran franchit un pas dont se garde bien la Chine et s’associe à une entreprise meurtrière autrement plus visible que ses menées au Yémen ou au Liban. Après avoir été sans doute injustement classé dans l’Axe du mal, Téhéran s’y précipite de son plein gré.

La Russie, de son côté, a longtemps évité de se rapprocher trop de l’Iran, espérant soigner ses relations avec Israël et les pays arabes. Cette prudence, aussi, est enterrée. Les deux alliés sont désormais engagés dans une fuite en avant qui rend l’avenir très incertain et le monde plus dangereux.