Laurent Cipriani, AP
La montagne en courant | épisode № 06

Voyage au bout d'une nuit, accroché aux mots et aux mollets d'un champion

Souvenirs d’une nuit de course et de rencontres sur les sentiers. Intimité éphémère dans le souffle de nos corps poussés à leurs limites. Nous courons tous vers la Méditerranée, mais que cherchons-nous, sinon partir à la rencontre de nous-mêmes?

Je ne cours jamais en musique. J’aime entendre ce que la nature me chuchote à l’oreille, l’aboiement qui annonce le village, le merle de l’aube ou juste des nappes de silence. Pour trouver ma foulée régulière, j’ai besoin d’une harmonie entre le staccato de mon souffle et la basse continue du vent dans les grands arbres.

Je ne suis pas bavard, mais j’aime aussi pouvoir échanger quelques mots avec les autres concurrents. Cette nuit là, c’était Fabrice. J’avais quitté le ravitaillement d’Arles-sur-Tech un peu avant minuit, comme un nageur qui voit s’éloigner les feux du paquebot. C’était la première fois que je courais seul de nuit, et la lune n’était pas levée. Je me retrouvais dans les ténèbres sous un couvert de chênes verts, petit poucet inquiet de rater une balise jaune fluo.

Je ne savais plus rien du parcours, rien de ce qui m’attendait, petit «coup de cul» ou longue bavante? J’avais longuement étudié le tracé avant le départ, mais tout se diluait dans cette nuit trop sombre. Pour arriver au prochain ravitaillement, j’avais un désert à traverser.

Débutants et champions

Fabrice s’est présenté comme une paire de mollets à la peine dans le faisceau de ma frontale. Mollets épilés, d’athlète. Dossard mauve épinglé sur les fesses. Trop heureux de trouver un compagnon, j’ai engagé la conversation. Il avait un gros passage à vide. Parti de Font-Romeu bien avant moi, il avait 55 kilomètres de plus dans les jambes. C’est une particularité du «100 Miles Sud de France», le trail que j’ai commencé à raconter au premier épisode de cette série. Les départs de l’ultra (172 km) et de la Grande Traversée (117 km) sont décalés de manière à ce qu’on puisse tous arriver à peu près dans les mêmes temps sur la plage d’Argelès, près de Perpignan. Avant de prendre le départ à Vernet-les-Bains dans une douce après-midi d’automne, nous avions vu passer les premiers du 100 Miles, partis le matin à 9 heures de Font-Romeu. Ils avaient attaqué la montée du Canigou devant notre meute de 250 coureurs (c’est un petit trail, à taille et ambiance humaines).

Il devait être autour de minuit quand Fabrice s’est effacé pour me laisser passer. Je courais depuis sept heures, lui depuis presque le double. Quand on souffle dans une montée, les présentations ne traînent pas. J’ai vite su qu’il avait gagné les 100 Miles l’année précédente. Le trail est démocratique, le débutant prend le même départ que les habitués des podiums, et il a les mêmes chances – surtout si, comme cette nuit là, le champion a un handicap d’une cinquantaine de kilomètres ! Fabrice n’était plus «que» deuxième, et son moral en prenait un gros coup. Il s’était cassé un doigt de pied deux mois plus tôt en chutant à l’entraînement et n’avait pas pu se préparer correctement. Avec sa montre connectée, il savait au kilomètre près où nous en étions, et ce qui nous attendait: encore près de 600 mètres de montée à cet instant. Je n’étais plus perdu dans la nuit. Grand seigneur, je me suis offert comme pacer.

D’un hémisphère l’autre

Dès la première descente, j’ai compris que je m’étais promu locomotive d’un wagon plus rapide que moi. Mais je ne voulais plus de la solitude dans les bois. Je me suis laissé pousser, puis je me suis accroché. Au ravitaillement suivant, Fabrice a retrouvé Yoann. Ils avaient couru ensemble dans l’autre hémisphère. Yoann, victime de problèmes gastriques, était plié en deux de douleur. Je n’ai pas compris où il trouvait l’énergie de repartir avec nous.

J’ai vite su que le trail l’avait aidé à décrocher d’une vie de fêtard. Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça.

La montée suivante, nous avons continué la conversation à trois. Nous avons comparé l’amorti de nos baskets, Fabrice venait de quitter ses Hoka à semelle de punk pour cause d’entorses à répétition, mes Salomon lui semblaient faibles en amorti pour une telle course. Yoann parlait du trail qu’il tentait de créer à Tahiti, Fabrice de «la Diag», la Diagonale des fous, à la Réunion. J’ai vite su que le trail l’avait aidé à décrocher d’une vie de fêtard. Ce n’était pas la première fois que j’entendais ça. Dans La folle histoire du trail, Jean-Philippe Lefief raconte comment il a plongé dans la course d’endurance: athlète buveur et noceur, il fumait ostensiblement pendant ses concours de saut en hauteur… «Mais l’âge et la paternité allaient bientôt rattraper le p’tit con arrogant des sautoirs. Quelques jours après avoir écrasé mon dernier mégot, j’ai ressenti le besoin impératif de retrouver un peu de souffle.»

Avec Fabrice et Yoann, j’ai parlé cette nuit sur le sentier comme on le fait à l’âge où l’on traverse des nuits vautré dans un canapé. Intimité de nuit blanche. Ces deux-là me semblaient accros. Mais pouvais-je encore dire que je ne l’étais pas?

Accès de rage compétitive

Le silence est revenu. Chacun avec son souffle, sa fatigue. Fabrice retrouvait sa forme et j’avais de plus en plus de mal à le suivre. Nous avons dépassé un coureur complètement cuit. Je regardais avec envie les minuscules pommes jaunes sur le sentier, mais j’étais incapable d’en ramasser une: le geste aurait rompu le sort qui me permettait de continuer à courir au milieu de cette nuit. Je regrettais l’obscurité qui me privait de ces régions inconnues et magnifiques.

Je l’ai détesté instantanément, lui et ses bâtons verts et noirs. La peur de décrocher me rendait féroce et me faisait oublier la fatigue.

Nous avons atteint le Roc de France, dans une bise humide. Deux gendarmes incongrus veillaient à côté de leur fourgonnette et d’un brasero, à 1400 mètres d’altitude. La course plongeait en Espagne pour quelques kilomètres sur une piste forestière bétonnée. Le coureur cuit s’était accroché à son tour à notre petit groupe. Il prenait la corde dans les virages, me lançait ses bâtons dans les pieds. C’était sûr, il tentait de me prendre ma place dans la roue de Fabrice. Je l’ai détesté instantanément, lui et ses bâtons verts et noirs. La peur de décrocher me rendait féroce et me faisait oublier la fatigue. J’avais conscience du ridicule de cette bouffée de rage compétitive. Si je n’avais pas eu peur de gaspiller mon énergie, j’aurais cogné.

Les crapauds du Perthus

A 4 heures du matin, Joann est resté au ravito de Las Illas, dans une petite pièce éclairée de néons. Banane, chocolat, café. La gentillesse des bénévoles me réconfortait, mais je n’arrivais pas vraiment à me synchroniser avec cette réalité-là. Nous sommes repartis avec Fabrice, suivis par le coureur aux bâtons noirs et verts. Le brouillard tombait, ma fatigue devenait collante. Si je m’arrêtais, je m’enfoncerais dans des sables mouvants et personne ne serait là pour me tendre la main. M’accrocher à ces deux paires de baskets était devenu une question de survie.


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Le Matterhorn Ultraks est une course de trail organisée chaque été dans les montagnes autour de Zermatt. | David Carlier

J’ai vu de gros crapauds couleur pain grillé, tétanisés par nos lampes. J’ai plongé tête la première dans une auge de sanglier. Fabrice et l’homme aux bâtons m’ont attendu pendant que je me relevais, plein de poussière collée à la sueur. Nous avons traversé les rues désertes du Perthus. Même l’autoroute était silencieuse. Je me sentais sale, coupable de déranger le désordre du monde.

Le ravitaillement était installé dans un gymnase désert. Accompagnants, bénévoles, soigneurs, coureurs, on était tous hébétés. Un peu honteux, j’ai confié mes pieds sales et fripés à un jeune kiné. Peut-être était-ce juste un bénévole que je dérangeais à 6 heures du matin. J’avais besoin de prendre soin de moi. La phrase d’Etienne Klein m’était revenue: «Mépriser l’hystérie du corps». Je n’en voulait plus. Mon corps avait quelque chose à me dire, cette fois je devais l’entendre. J’ai changé de chaussettes.

L’aventure partagée

Je suis reparti seul pour la dernière heure de nuit. Fabrice ne m’avait pas attendu, je sentais que je ne le rattraperais plus. Après un premier raidillon, un long faux plat sur une piste forestière conduisait vers le cœur des Albères, dernière vertèbre des Pyrénées avant la mer. Je voulais juste éviter de me perdre. Courir me semblait absurde. J’étais venu pour explorer mes limites, pas pour me battre pour un podium. Qu’importaient trois, dix ou vingt places de plus ou de moins? J’ai marché seul, apaisé, pendant que la nuit pâlissait lentement. Quand j’ai entendu des pas se rapprocher derrière moi, j’ai fait semblant de courir pour prendre le train. C’était l’homme aux bâtons. Il m’a demandé de ranger ses gants dans son sac. Nous avons fait connaissance. Thierry était Catalan, bienveillant. La lutte de la nuit n’avait été qu’un jeu de mon imagination. Je n’étais plus seul, le jour se levait.

Requinqué, je suis monté avec Thierry vers le Néoulos, le point culminant des Albères. La brume s’effilochait, dévoilant la plaine et la mer. Le premier soleil s’accrochait à des forêts de grands hêtres, un matelas de feuilles bruissantes amortissait nos pas. J’aurais voulu ne pas descendre, mes genoux ne voulaient pas de ça. J’avais chassé les fantômes de la nuit, j’étais bien là-haut au petit matin, dans mon aventure. J’étais d’autant mieux que je la savais partagée. Thierry souffrait autant que moi, on s’épaulait.

Dans la dernière descente, je n’ai plus réussi le suivre. La plaine était brûlante, mes mollets douloureux. J’avais cessé depuis longtemps de courir sur l’avant pied, je me sentais lourd et émotif. Dans la confusion de la fatigue, les messages de ma tête et de mon corps se brouillaient. Mes jambes avaient le blues, j’avais peur d’être rattrapé. Etait-ce de la tristesse? La fin approchait et rouvrait des réserves d’énergie, je prenais ça pour de la joie.

Au bout de la nuit

Le port d’Argelès était désert. Je continuais à suivre les balises jaunes, envahi par un sentiment de solitude. Cette course n’intéressait personne, pourquoi en aurait-il été autrement? En traversant cette nuit, je m’étais senti solidaire de tous ces hommes et ces femmes partis à l’exploration d’eux mêmes et de leurs limites. Sandrine, si volontaire, dont j’avais suivi le pas régulier dans la descente du Canigou. Fabrice, Yoann, Thierry, tous ceux avec qui j’avais partagé des kilomètres sur la piste, ou juste un sourire. Tous, nous échappions au banal, nous faisions craquer les limites de nos corps, nous rêvions d’aller plus loin que nous l’imaginions possible, d’abolir la marche de l’âge. Comment nos explorations personnelles pouvaient-elle intéresser au-delà des cercles de nos proches?

Jean est venu me chercher dans la grande tente à l’arrivée. La veille, son frère Pierre m’avait conduit au départ à Vernet. Il y a un mois, je les avais emmenés au sommet du Canigou pour un moment intime et intense, qui avait compté dans nos vies. En arrivant sur la plage d’Argelès au bout de cette nuit étrange, j’avais l’impression de rassembler tous les fils de cette histoire.

NB: Ce feuilleton s’interrompt deux semaines et reprendra dans la foulée de la course Sierre-Zinal le 11 août 2019, que va courir notre auteur Charlie Buffet.