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Vivement des pistes cyclables sur les autoroutes!

Serge Michel

Vous avez peut-être sursauté à la lecture du titre de cette newsletter. Des pistes cyclables sur les autoroutes… ça va ou bien?!? Je suis conscient que dans les rues des villes suisses, la tension est déjà forte entre voitures et vélos; faut-il vraiment une extension du domaine de la lutte sur les autoroutes?

Ce serait faisable, sur la bande d’arrêt d’urgence, pour des vélos électriques qui roulent à 45km/h. Et ce serait assez pratique, car la Suisse est ainsi faite que les autoroutes, avec leurs viaducs et leurs tunnels, sont souvent le plus court chemin du point A au point B. Sans parler du plaisir qu’auraient les cyclistes à remonter des files de voitures à l’arrêt entre Genève et Lausanne, Lausanne et Montreux, etc.

Mais il ne s’agit pas ici de lancer une initiative populaire pour modifier la Constitution ou d’argumenter que les vélos électriques, dont les performances sont désormais proches des scooters, font partie des véhicules à moteur qui, selon l’article 2 de la loi fédérale sur les routes nationales, sont seuls à pouvoir emprunter les autoroutes. Non, c’est par pure provocation que j’agite cette question, parce qu’il y a urgence.

Mercredi, en pleine COP25 à Madrid, le Global Carbon project a publié ses projections: 43,1 milliards de tonnes de CO2 seront émis sur terre en 2019, ce qui est considérable comparé aux 25 milliards de tonnes de 1992, lorsqu’à Rio pays riches et pays pauvres se sont entendus pour réduire (oui, réduire!) les gaz à effet de serre. Même le très libéral Economist le dit: il faut faire machine arrière, au plus vite!

La Suisse occupe la 14e place mondiale de ces émissions, avec 14,25 tonnes de CO2 par habitant (importations comprises, voir cet excellent article de la RTS). C’est deux fois plus que la France, un tiers de plus que l’Allemagne et pas très éloigné des Etats-Unis (17,75 tonnes). Des émissions honteuses pour un pays comme le nôtre, qui a les moyens technologiques et financiers de faire beaucoup mieux.

Parmi ces émissions suisses, nous l’avons dit et redit, ce sont les voitures individuelles qui représentent la plus grosse part: 23%. Et avec une motorisation en moyenne 25% plus puissante qu’ailleurs en Europe.

Après tous ces chiffres, revenons sur terre, ou plutôt sur la route:

  • C’est en ville qu’il y a le plus gros potentiel de réduction de voitures individuelles. Comment?
  • Bien sûr, il y a les transports en commun – mais s’ils pouvaient doubler leur capacité, cela se saurait.
  • Il y a aussi les grandes utopies, comme les péages urbains et les interdictions de toutes sortes, qui ne trouveront jamais de majorité politique.
  • Que reste-il? Les vélos. Et là, pas besoin de contraindre qui que ce soit: ils suscitent un engouement hors du commun. A Genève: les trajets en vélo ont augmenté de 45% en 5 ans, sans incitation publique. Regardez l’image ci-dessus: les vélos peuvent libérer les villes de leur recouvrement par les voitures, et aider grandement la Suisse à atteindre son objectif de bilan carbone zéro dans 30 ans. En plus, c’est bon pour la santé.

Fatigué par le bruit que je produisais et l’essence que je consommais, j’ai moi-même changé de tribu en troquant l’été dernier ma moto contre un vélo électrique. Avec le zèle d’un nouveau converti, je me suis imaginé que les autorités allaient me dérouler le tapis rouge, maintenant que j’étais propre.

Grave erreur! Les infrastructures cyclables, à Genève, sont misérables. Vous voulez préserver la planète? Vous risquez votre vie.

  • Les 12 km de pistes cyclables (séparées de la route) ne représentent que 5,4% du réseau communal et sont vétustes, avec de l’asphalte rapiécé, des nids de poule, des bouches d'égout en quantité, de l’eau stagnante, des feuilles mortes.
  • Les 26 km de bandes cyclables (incluses sur la route) ne semblent être qu’une victoire du lobby de la peinture jaune qui les dessine sur l’asphalte. Elles sont encombrées de véhicules de livraisons, de voitures à l’arrêt, d’engins de chantier. Et que fait le cycliste quand la bande cyclable disparaît d’un coup? «Je me dématérialise vingt fois par jour et me rematérialise 200m plus loin», soupire Rolin Wavre, député PLR au Grand Conseil et cycliste courageux.

Alors, c’est quand la révolution cycliste? J’ai posé la question aux services d’urbanisme de la ville. On m’a dirigé vers une responsable planification qui a préféré garder l’anonymat. Elle m’a avoué qu’elle ne circulait jamais en vélo, que le succès des vélos électriques avaient pris les autorités par surprise il y a une dizaine d’années (comme si elles ne pouvaient pas s’être reprises depuis...) et qu’il ne fallait pas donner trop de place aux vélos, vu que Genève était déjà encombrée.

Ces réponses m’ont laissé perplexe. Je suis alors allé prendre un café avec le député PLR Rolin Wavre, vice-président de l’association suisse Pro-Vélo. De l’échange savoureux, je retiens trois points. D’abord qu’en politicien réaliste, il admet que certains cyclistes se comportent comme des voyous mais qu’il s’agit, à son avis, d’une réaction aux infrastructures indigentes et aux dangers qui en résultent. D’autre part, il affirme que de nombreux élus pourraient être favorables au vélo mais vivent sous la menace du TCS et du lobby des voitures, qui peuvent leur faire perdre les prochaines élections.

Enfin, il réclame que soit mis sur pied un «tribunal spécial» (façon crimes de guerre) pour juger les ingénieurs ayant conçu la Voie verte, laquelle devait être une voie express pour vélos mais se révèle plutôt une course d’obstacles.

Mais toujours pas de révolution cycliste.

J’ai réessayé la ville en écrivant à Nicolas Betty, co-chef du service de l'Aménagement, du Génie Civil et de la Mobilité. De sa réponse diligente, je retiens aussi trois points: - Une task force vélo a enfin été créée entre la ville et le canton, - Trois axes urbains seront soumis au conseil municipal en 2020 pour qu’ils soient rendus continus, année qui devrait aussi accoucher d'une piste cyclable sur la rive droite, - Deux tronçons supplémentaires de Voie verte (mais peu significatifs) sont à l’étude.

Nicolas Betty fait 44 km de vélo chaque jour (maison, travail, maison), en évitant autant que possible la Voie verte, parce qu’on roule plus vite sur la route. Il est plus conscient des enjeux du vélo que sa collègue anonyme, mais ne semble pas davantage saisi par l’urgence de convertir les automobilistes en cyclistes. Comme il dit, une bonne partie de tout cela «s'étudiera et se réalisera dans le cadre du développement des PLQ compris dans le PAV». Comprendre: les plans localisés de quartier du projet Praille-Accacias-Vernets, qui date de 15 ans et qui ne sera pas réalisé avant 15 autres années.

Finalement, c’est peut-être le parking du Mont-Blanc qui a raison. Cette institution n’a strictement rien fait pour les vélos, mais accueille volontiers les quads et se vante d’avoir aménagé 250 places XXL de 3,5 m de large pour les très gros 4x4, une première suisse.

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