Anna a 58 ans, vit à Bergame. Contaminée par le coronavirus, elle est restée dix jours à l'hôpital et a vu mourir sa voisine. Photo: Gabriele Galimberti / Riverboom
Milan aux temps du coronavirus | épisode № 12

Une rescapée du coronavirus témoigne: «Ce n'est pas vrai qu’on laisse les gens mourir»

Anna a 58 ans, elle vit à Bergame et travaille à Alzano Lombardo, dans ce coin du nord de l'Italie où le coronavirus fait des ravages. Contaminée, Anna a passé dix jours à l'hôpital. Elle a confié son cauchemar à notre journaliste, Gea, 40 ans, atteinte elle aussi.

Anna est une survivante. Elle a vu l'enfer et en est revenue.

Mais jour et nuit, l’enfer la rattrape.

Elle a 58 ans, ne souffre d’aucune pathologie chronique, vit à Bergame et travaille à Alzano Lombardo, où les militaires ont été déployés pour transporter des cercueils, faute de place dans les cimetières.

Anna a attrapé le Covid-19 et est désormais guérie. Son corps a tenu, mais elle a du mal à se remettre du choc.

Je l'avais appelée pour qu'elle me raconte son histoire avant d’apprendre que j'étais moi-même infectée.

Elle m'a téléphoné tous les jours: elle est cette étrangère dont je me sens proche, comme si nous nous connaissions depuis toujours.

«Ça a commencé le 20 février avec une amygdalite. J'avais presque 39 de fièvre. Ma médecin généraliste est venue et m'a donné des antibiotiques assez légers. Mais la fièvre n'est pas partie, et j'ai augmenté les doses. La médecin m'appelait tous les jours, elle était inquiète: il fallait qu’on examine mes poumons. Finalement, au bout de neuf jours, elle a réussi m'envoyer une ambulance.»

Le 29 février, alors que 615 personnes sont infectées en Lombardie et que l’Italie compte 19 morts, Anna arrive aux urgences de l'hôpital Humanitas Gavazzeni de Bergame. Saturé à 85-87%.

«On m’a fait passer un scanner. Ça a révélé une pneumonie qui ressemblait beaucoup au coronavirus. Alors on m’a mise en isolement. L'hôpital comme on l’a connu n'existe plus: les services classiques ont disparu, tous sont réquisitionnés pour le coronavirus. Rien qu'à mon étage, il y avait quarante patients en isolement. J'étais dans une pièce avec une autre personne, séparée de plusieurs mètres.»

Sa voix se brise tandis qu’elle s’efforce de raconter. Je lui demande de continuer, de replonger dans l'horreur, et je me sens coupable.

«Je passais mes journées les yeux fermés, avec une fièvre élevée, comme suspendue dans le temps. Dehors, les ambulances allaient et venaient sans interruption. Les médecins nous rendaient visite tous les jours. Ils s’occupaient de nous avec le sourire, nous donnaient du courage en nous disant "Je reviens vous voir bientôt”. Je n’ai eu que la force d'écrire qu'à mon mari qui travaille en Suisse: pour lui dire que j'étais en vie, que je voulais vivre.»

Anna pleure et s’excuse. Elle est psychologue et devrait avoir les outils pour gérer la douleur, dit-elle. Mais aucun métier ne prépare à ça.

«Un après-midi, une dame de 91 ans atteinte du Covid-19 est arrivée dans ma chambre. Elle avait la maladie d'Alzheimer, un cas grave. Elle a passé toute la nuit à appeler sa mère, encore et encore. Je me souviens de ses yeux qui scrutaient la pièce, désespérés. Elle n'arrêtait pas d'enlever son masque à oxygène. Elle voulait sortir du lit. J'appelais les infirmières pour l’en empêcher, mais j'étais épuisée et terrifiée. Le matin, les infirmières ont tiré le rideau et m'ont dit qu'elle était morte. Pourquoi une personne doit-elle passer la dernière nuit de sa vie aussi seule, d’une façon aussi atroce. Pourquoi?»

Je ne sais pas quoi répondre, je suis submergée par son angoisse: elle est aussi contagieuse que le virus.

«Quand le médecin est arrivé, il a dit qu'il pensait me renvoyer chez moi. Je lui ai répondu: "Faites-le, s'il vous plaît, si je reste ici, je vais retomber malade." Dix jours s'étaient écoulés. Physiquement j'allais mieux, mais mentalement j'étais à bout.»

Aujourd’hui, Anna vit chez elle, confinée, en attendant de savoir si le virus a complètement disparu. Il faudrait, quand ce sera possible, lui faire un nouveau prélèvement, pour s’assurer qu’elle est réellement guérie.

Elle ne s’arrête plus de pleurer.

«La vie s’écoule tranquillement, et soudain, tout ce qui fait votre monde disparaît. Je suis traumatisée. J'essaie juste de sortir de l’angoisse. Je vous raconte ça, parce que les gens doivent de savoir.»

Je lui demande ce que je dois savoir qu’on ignorerait encore.

«J'ai vu des docteurs faire tout ce qu’ils pouvaient pour sauver une femme de 91 ans. Ce n'est pas vrai qu’on laisse les gens mourir, ce n'est pas vrai. Mais les médecins généralistes ne doivent pas être oubliés: ils sont le premier maillon de la chaîne, mais ils sont sous l’eau et personne ne s’occupe de leur santé à eux.»

D’ailleurs, ils peinent de plus en plus à s’occuper de notre santé à nous aussi: aucun ne me testera. Et ma trachée est en feu.

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La journaliste milanaise Gea Scancarello, qui a signé pour Heidi.news la grande enquête l’an dernier sur l’addiction digitale, vit en pleine zone de quarantaine due au coronavirus, à Milan. Elle nous raconte cette expérience singulière, à la première personne.