La révolution des toilettes | épisode № 14

Rencontre avec le fameux Mr Toilet, qui veut faire des excréments un sujet glamour

Où l’on découvre les efforts déployés par un Singapourien de 60 ans pour faire adopter aux Nations unies une “journée mondiale des toilettes” (le 19 novembre). De fait, tout réussit à Jack Sim, homme d’affaires prospère et ambassadeur infatigable de sa cause sanitaire. Même à nous faire passer une nuit à côté de sa piscine à parler… caca.

C’est par un hasard total que j’ai, un soir, rencontré Mr Toilet.

Le 2 octobre, jour du 149e anniversaire du Mahatma Gandhi, je me trouve au palais présidentiel indien. Sur la scène, le premier ministre Narendra Modi offre une accolade rigide aux récipiendaires de son prix de l’assainissement. Après quelques écoliers qui ont rédigé de jolies lettres à l’adresse du leader et en sont récompensés, un jeune homme surgit pour recueillir le trophée suprême. En recevant son assiette d’étain des mains de Modi, le jeune homme se retourne vers les caméras et exécute un immense sourire en songeant à son compte Twitter.

«C’est vrai: quelqu’un m’a conseillé de tourner la tête. On n’a pas tous les jours l’opportunité de se faire photographier avec le premier ministre. Ça allait être très bon pour ma marque.» Satyajit Mittal a 26 ans et vient de Pune. Il a lancé sa start-up après avoir vu à la télévision Modi parler de toilettes – c’était en 2014 au Madison Square Garden. «J’étais fasciné, je n’imaginais pas qu’un premier ministre puisse parler de défécation en public. Je me suis demandé en quoi je pourrais lui être utile.»

Nommer la merde précisment, sans honte

Étudiant au MIT de Pune, section design, Mittal conçoit alors l’invention la plus simple qu’on puisse imaginer. Un angle particulier d’inclinaison pour les repose-pieds des toilettes à la turque afin que les personnes âgées, les handicapés, ceux qui manquent de souplesse, n’aient plus besoin de se mettre sur la pointe des pieds ou de risquer de perdre l’équilibre pour se soulager. Il obtient une bourse pour élaborer son prototype en céramique, calcule toutes les tailles possibles, demande à ses amis de les tester pour lui et il les prend en photos accroupis. Il est invité à la World Water Week de Stockholm, obtient un prix en Allemagne et sa petite société SquatEase gagne en notoriété.

«J’ai envoyé un mail à Mr Toilet. Il m’a renvoyé deux pages de commentaires. Il m’a notamment demandé si cet angle fonctionnait quand on avait une érection matinale.»

J’en suis encore à me demander qui est ce Mr Toilet et quel est l’angle idéal pour accommoder une érection quand soudain Mittal se dresse: il me demande si je peux le conduire immédiatement à l’autre bout de New Delhi parce qu’il a justement rendez-vous avec Mr Toilet et que c’est une occasion en or pour mon reportage.

– Allons-y!

Mr Toilet nous attend dans le lobby de son hôtel. Il tient dans une main un paquet de biscottes, dans l’autre un pot de humus. «Venez, on va manger.»

«Parler de la merde, c’est génial. Les gens adorent ça. J’ai vite compris que les choses dont on ne parle pas, on ne peut pas les améliorer»

Jeune homme de 60 ans, mince et bondissant, il porte des chaussures d’ouvrier chinois à 15 dollars et une chemise ethnique dont on ne sait bien si elle se rend coupable d’appropriation culturelle envers les Incas, les Masaïs ou les Tibétains. Il nous emmène au bord d’une piscine mal éclairée, tire des chaises en plastique et l’on s’assied tous les trois pour parler caca comme les membres d’un même régiment en déroute.


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Photo: Arnaud Robert pour Heidi.news

Je me demande si cette série ne m’en apprend pas autant sur le langage que sur les toilettes. Il existe mille et une stratégies pour contourner un interdit de conversation. On peut avoir recours à des métaphores, comme ces gens que j’ai rencontrés qui ne parlent jamais de matière fécale mais de ressources. On peut aussi foncer dans le tas, aimer cela et guetter dans le regard de l’autre la pudibonderie heurtée ou l’enfance perdue. Mr Toilet n’a pas embrassé la deuxième option, il l’a pratiquement inventée. «Parler de la merde, c’est génial. Les gens adorent ça. J’ai vite compris que les choses dont on ne parle pas, on ne peut pas les améliorer.»

«J’avais une toilette à chasse et l’impression d’être blanc.»

Mr Toilet ne s’appelle pas vraiment comme ça. Son vrai nom est Jack Sim. Il naît en 1957, dans un quartier pauvre de Singapour, alors colonie britannique. Des mouches volent dans les latrines publiques si bien que les gens y vont avec des branches de bambou pour les éloigner. Jack n’y arrive pas; l’odeur le bloque. Sa mère l’autorise à utiliser un pot à domicile. Il a 6 ans quand sa famille obtient un appartement dans un nouveau HLM: «J’avais une toilette à chasse et l’impression d’être blanc.»

A 40 ans, après s’être enrichi dans l’immobilier et avoir possédé jusqu’à seize entreprises, il vend tout. Pour expliquer sa décision, il sort son téléphone portable, ouvre l’application compte à rebours avec une date d’expiration fixée au 5 mars 2037: «Vous voyez, selon les statistiques de l’espérance de vie à Singapour, il me reste 6729 jours à vivre. Quand j’ai eu assez d’argent pour prendre ma retraite, j’ai arrêté les affaires. Je voulais faire le bien.»

Il s’engage d’abord dans les centrales téléphoniques qui tentent de décourager les candidats au suicide. Puis il entend son propre premier ministre parler de propreté à la télévision. Il crée l’association des toilettes de Singapour, encourage les centres commerciaux, les restaurants, à nettoyer plus régulièrement leurs installations: «Nos toilettes étaient immondes. Les tenanciers blâmaient les clients. Je leur répétais qu’on ne chie pas du détergent. On chie de la merde. Et donc il faut laver.» Il est aussi un pionnier de l’égalité des genres en matière de WC et arrache la première loi au monde pour que les toilettes des femmes soient plus spacieuses que celle des hommes.

Une statue de lui accroupi, merde au cul. Sur une plaque: «Poo Boy»

Jack Sim constate qu’il existe d’autres associations nationales de toilettes, mais aucune fédération mondiale. En 2001, il crée la World Toilet Organization (WTO): «J’espérais que l’Organisation Mondiale du Commerce (World Trade Organization) allait nous attaquer pour avoir volé son acronyme. Ça nous aurait fait de la pub. Malheureusement, ce n’est pas arrivé.»

Chaque année, il organise le sommet international des toilettes, plateforme inespérée pour aborder des questions comme la défécation à l’air libre, les nouvelles technologies, le manque d’accès à l’assainissement dans les pays en développement.


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Vidangeurs de fosses septiques à Dakar | Sam Phelps, Gates Archives

«Les mecs qui bossent dans le développement sont super austères. Ils ont du mal à parler caca parce qu’ils se soucient de leur image. Moi je n’ai rien à perdre. Je pense que tout passe avec l’humour.»

Il sait que les médias l’adorent. Il n’attend même pas qu’on lui demande pour poser dans des toilettes. A Genève, il a offert récemment au siège du Water Supply & Sanitation Collaborative Council une statue de lui enfant, accroupi, la merde au cul, avec le titre gravé sur une plaque: «Poo Boy».

Plusieurs fois durant ce reportage, j’ai rencontré des cadres importants qui parlaient de Jack Sim avec un étrange mélange de condescendance et de fascination.


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Jack Sim, lors d'une campagne de sensibilisation de la World Toilet Organization à Zurich en 2006 | Keystone

Jack a été l’un des premiers avocats des toilettes au monde. Il a réussi à imposer à l’ONU le 19 novembre comme Journée mondiale des toilettes.

«Ce n’était pas facile. Singapour voulait parler d’eau, c’était plus glamour. Il fallait que j’impose le mot toilettes»

Il raconte l’incroyable labyrinthe diplomatique, le protocole obtus, le lobbying implacable qui mène à l’adoption d’une Journée mondiale. Il faut d’abord qu’un Etat soutienne l’initiative. «Rien que ça, ce n’était pas facile. Singapour voulait parler d’eau, c’était plus glamour. Il fallait que j’impose le mot «toilettes». Si j’arrivais à lui donner une légitimité politique, alors j’avais réussi ma vie.» Le ministre des affaires étrangères se laisse convaincre après que Jack l’a invité à son World Toilet Summit de Pékin; il s’aperçoit alors que son interlocuteur, en plus d’être un comique, possède une puissance d’organisation sans équivalent.

Sa victoire à l’ONU: une Journée mondiale des toilettes

Ils font venir à Singapour un Japonais qui a réussi à imposer en 2008 une Année internationale de l’assainissement. Ils élaborent la résolution de la Journée des toilettes en langage onusien. Des séminaires de motivation sont organisés pour tous les ambassadeurs de Singapour qui devront aller convaincre un à un les pays de voter «ou » à la proposition. Toute cette route est pavée d’empêchements. Les Russes ne veulent pas du mot «toilettes», ils lui préfèrent «hygiène». Monaco considère avec réticence la date du 19 novembre puisqu’il s’agit également de sa fête nationale, la Fête du Prince. Quant aux Indiens, ils célèbrent chaque 19 novembre la naissance d’Indira Gandhi.

Jack Sim ne lâche rien – le 19 novembre est le jour de la création de sa World Toilet Organization – et de toute façon, une autre date engendrera d’autres coïncidences malheureuses. Le 24 juillet 2013, il assiste au vote de l’assemblée de l’ONU en direct sur Internet. Il est 3 heures du matin à Singapour. Le «oui» est unanime. «Je n’ai rien compris, cela s’est passé en une minute.»

La victoire est énorme pour ceux qui, partout dans le monde, se battent déjà pour la question de l’assainissement et pour ceux qui sont en train d’établir au même moment les dix-sept objectifs de développement durable de l’ONU- ils se trouvent confortés dans leur idée d’y adjoindre un but spécifique qui concerne l’assainissement.

Comme Hugh Hefner, briser les tabous

Depuis, Mr Toilet passe sa vie dans les avions. Il donne partout des conférences où il répète dans tout un tas de langues des blagues de caca pour montrer que le sujet n’est pas si tabou et qu’il faut le traiter. On passe une bonne partie de la nuit à parler avec Mr Toilet des 6 tonnes de matières fécales et des 43'000 litres d’urine qu’un homme produit en 80 ans, de la nécessité d’aller deux ou trois fois par jour à la selle et du titre honorifique de chef du village qu’il a obtenu sur une île de Samoa qui s’appelle Faletaele, soit toilettes.

Quelques semaines plus tard, je le retrouve à Pékin. L’application sur son téléphone affiche 6695 jours. Il m’explique que tout a changé au milieu des années 2000. Le programme indien de Modi, la révolution des toilettes de Xi Jinping, le Reinvent the Toilet Challenge de Bill Gates.


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Bill Gates lors de la Reinvented Toilet Expo en 2018 à Pékin | Gates Foundation

Jack Sim évoque l’enchaînement des consciences qui part des visionnaires pour s’étendre aux politiciens, puis aux bureaucrates qui élaborent des lois qui permettent elles-mêmes à la recherche de prospérer et au marché de s’y intéresser:

«Le fait que Bill Gates s’engage pour les toilettes, cela a forcément influencé le premier ministre Narendra Modi et Xi Jinping. Et ces gars sont en train de changer le monde. Les technologies testées dans les pays en développement finiront aussi par nous servir à nous: les riches.»

Jack Sim dit qu’il se voit comme un Hugh Hefner du caca: «Avant lui (le fondateur de Playboy), personne n’osait parler de sexe. D’une façon qui a paru choquante mais efficace, il a mis le sujet sur la table.» Mr Toilet réfléchit deux secondes. «Ok, je suis peut-être un mix de Hugh Hefner et de Greenpeace.»