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Thomas Zurbuchen: «Dans l'exploration spatiale, il faut embarquer les acteurs commerciaux dès le départ»

Dessin d'artiste, datant de 1995, d'une station lunaire | NASA/SAIC/Pat Rawlings

L’exploration, dans l’espace aujourd’hui – la Terre n’est plus à arpenter –, est inscrite dans la nature profonde de l’Homme, estime Thomas Zurbuchen. Mais pour le numéro 2 de la Nasa, il faut, pour rendre durables les fruits de ces efforts, collaborer au niveau international, et aussi impliquer les acteurs privés.

Des débouchés économiques, sur la Lune notamment, sont possibles, mais incertains à ce jour, estime le physicien bernois d’origine, qui a accordé à Heidi.news (conjointement à Ciel&Espace) son seul interview lors de la Conférence mondiale des journalistes scientifiques, début juillet à Lausanne. En voici la deuxième partie, où il regrette aussi le tendance trop forte à l’auto-critique en Suisse.


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Thomas Zurbuchen (à g.), numéro 2 de la Nasa, a accordé une heure d’interview à Heidi.news

La lune est à nouveau au centre de l’attention de toutes les agences spatiales. Il y a 50 ans, l’Homme y est allé pour le prestige. Y a-t-il cette fois d’autres raisons d’y retourner ? Des aspects économiques par exemple? Se développera-t-il une «économie de la Lune»?

Thomas Zurbuchen – Il y a plusieurs aspects en jeu. Sur Terre d’abord: depuis l’ère Apollo [durant laquelle c’est l’Agence spatiale américaine, la Nasa, qui développait ses lanceurs spatiaux], les choses ont changé : aujourd’hui, pour nos futures activités lunaires, l’idée est d’acheter des services auprès d’entités commerciales, comme SpaceX. En résumé: la Nasa paie ces sociétés pour disposer d’un moyen d’accès à l’espace. Et l’agence n’est plus la seule cliente de ces firmes; l’interaction s’en trouve différente. Mais cela ouvre les portes d’un premier business possible vers la Lune, celui du tourisme. Le second débouché économique possible des futures explorations lunaires est l’exploitation de ses ressources. Ce business-là sera-t-il viable? D’aucuns pensent que oui. Mais à ce jour, je n’ai connaissance d’aucun business plan qui soit totalement clair. Et la raison est simple: avant d’en arriver là, on doit savoir précisément combien cela coûte d’aller sur la Lune. Peu importe l’activité qu’on y développe. Dans tous ces projets, l’accès à la Lune reste la ligne de coûts la plus importante. C’est sur quoi nous nous focalisons actuellement.

Que penser alors des velléités de la nouvelle Luxembourg Space Agency, dont l’objectif affiché – notamment à l’aide d’une loi nationale – est de développer des activités économiques spatiales, plus spécifiquement autour de l’exploitation de minerais célestes ?

C’est très bien que chaque agence spatiale tente de trouver ses propres niches d’activités, aussi économiques. L’écueil de la régulation est certes «clé». Mais la vrai est question est: y a-t-il un marché pour ces activités? Et est-il robuste? Y a-t-il des investisseurs prêts à mettre de l’argent? Assez pour que ce marché devienne pérenne? Personnellement, puis-je imaginer un tel marché? Oui. Mais je ne crois pas que sa réalité ait été démontrée à ce jour.

Une des idées souvent évoquées est d’aller chercher sur la Lune le carburant nécessaire pour faire fonctionner les futurs réacteurs de fusion nucléaire, comme ITER, en construction au Sud de la France. Est-ce faisable ?

Ce sont les idées les plus folles qui deviennent parfois réalité! Oui, il y a, dans les couches supérieures du régolite [la poussière lunaire] des dépôts d’hélium-3 [un gaz léger et non radioactif], qui pourrait entrer en jeu dans les réactions de fusion nucléaire [dans le but de produire de l’énergie]. On le sait car on l’a mesuré – et je l’ai aussi fait durant mes propres recherches – depuis des années avec des instruments, dont certains ont été construits en Suisse. A nouveau, ce postulat est-il suffisant pour en tirer un profit? La réponse à cette question dépend d’abord de nos succès à construire des réacteurs de fusion nucléaire efficaces, dont le fonctionnement s’auto-entretient, et qui deviennent commercialisables. Ensuite, on pourra discuter de la commercialisation d’un des éléments de ces réacteurs: l’un de leur carburant privilégié [l’hélium-3 donc, qui est très rare sur Terre, ndlr]. Donc oui, je pense qu’il faut s’intéresser à cette question, tenter d’aller chercher de l’hélium-3 sur la Lune. Vous savez: nous pensons que nous comprenons la fusion. Mais nous pourrions encore être surpris [par les modalités de production d’énergie par ce biais].

Mais l’helium-3 n’est qu’un des éléments ciblés sur la Lune. Il y existerait aussi des « terres rares », des métaux très utilisés en électronique. Il y aussi de l’eau sur l’astre, en d’importantes ressources. De quoi vivre là-haut. Ou fabriquer des carburants (hydrogène et oxygène) pour réapprovisionner des vaisseaux spatiaux. Mais est-ce un bon business modèle? Je ne sais pas moi-même. Mais je suis sûr que plusieurs personnes y pensent déjà.

Le plus important pour nous, agences gouvernementales, est d’ouvrir le champ des possibles et de n’exclure a priori aucune idée. Du point de vue économique, et même dans les activités spatiales, il faut aussi laisser le marché décider. Mais, c’est sûr, avant de penser au business sur la Lune, la première étape est d’appliquer ces préceptes aux orbites basses, où nous avons 18 ans de présence et d’expérience [avec la Station spatiale internationale ISS]. C’est ce dont nous discutons actuellement.

Début juillet à Lausanne, vous affirmiez que quand bien même le programme Apollo a été un succès, il a manqué de durabilité. En quoi les programmes lunaires actuels sont-ils plus durables?

L’idée est de dire que si nous allons quelque part, il ne faut pas seulement y aller, mais aussi embarquer dans l’aventure, dès le début, les acteurs commerciaux internationaux. Ceci afin que, après la première campagne d’exploration, ces acteurs puissent immédiatement prendre le relais. C’est ce qu’on fait en orbite basse : nous avons construit l’ISS, mais nous souhaitons maintenant qu’elle soit exploitée commercialement. L’avantage d’avoir avec nous ces partenaires commerciaux ab initio est de leur permettre de développer des technologies qu’ensuite elles peuvent exploiter. Il s’agit non d’un sprint, mais d’une ascension en équipe. Pour nous, le but n’est plus de toujours faire pareil [comme dans les missions Apollo, qui se ressemblaient mais ont fini par lasser le public]. Mais de permettre aux autres, ces partenaires commerciaux, de faire ce qu’ils font le mieux. Et cela aussi parce qu’ils investissent leurs propres ressources financières. En ce sens, c’est économiquement plus durable, car nous garantissons aussi un avenir à chaque dollar investi par les contribuables américains dans le programme spatial.

Lors du débat de la Conférence mondiale des journalistes scientifiques est apparu cette dissension entre le rôle des sociétés privées, qui devraient, selon d’aucuns, se focaliser sur l’exploitation des données, et les découvertes scientifiques, qui devraient être l’apanage des agences spatiales gouvernementales…

Et je suis d’accord avec cette assertion. Surtout lorsqu’il s’agit d’observation de la Terre, et moins que concernant la Lune. Dans le domaine de la météo, de la prévention des catastrophes par exemple: les sociétés privées excellent à exploiter les données générées par des programmes gouvernementaux, en apportant des solutions concrètes aux problèmes. Quitte à faire de l’argent avec. Cela dit, on fait aussi, encore aujourd’hui énormément d’avancées purement scientifiques avant tout dans ce domaine. Cela ne fait que quelques temps que l’on peut, par exemple, mesurer l’épaisseur de la glace de mer avec une précision de 3 à 4 millimètres. Et la résolution superficielle vient de passer à quelques mètres, contre une centaine de mètre avant. Il y a donc, dans ce domaine, de la place autant pour les agences spatiales qui font encore de la recherche que pour l’exploitation des données.

Parlons des collaborations entre agences spatiales nationales, notamment avec l’arrivée des acteurs que sont l’Inde et la Chine. Toutes ces collaborations sont à géométrie variable – il n’y a qu’à se souvenir d’ExoMars, le rover martien qui a vu la Nasa abandonner sa collaboration avec l’ESA. Qu’est-ce qui, selon vous, définit une bonne et utile collaboration inter-agences?

Oui, je le reconnais : les collaborations sont parfois difficiles. Dans le cas d’ExoMars, le retrait de la Nasa est surtout le fruit d’une machinerie politique. Cela dit, les bonnes collaborations sont celles qui sont alignées en termes de valeurs et de direction.

Qu’entendez-vous par «valeurs» ?

Par exemple, pour le programme Mars Sample Return [qui veut ramener des échantillons martiens sur Terre], la valeur commune est d’obtenir la meilleure science, bien au-delà des bravoures nationales et de la couleur du drapeau. Jamais nous ne devrions nous lancer sans une idée claire sur les valeurs partagées. Il ne faut pas perdre de vue que nous travaillons pour que la science reste un bien commun.

Et quid de la seconde dimension?

Il faut un accord sur l’objectif. Et de la stabilité. Nous ne nous lançons pas dans des collaborations internationales parce qu’elles rendent les choses plus simples. On le fait parce qu’elles améliorent la stabilité. Au niveau politique notamment. De quoi accroître la confiance mutuelle entre deux nations.

Et comment les sociétés du spatial privé s’insèrent-elles dans ce tableau en termes de collaborations?

C’est intéressant. En fait, elles rendent les choses plus aisées, car elles agissent de manière non politisées ou nationalistes. Elles jouent donc le rôle de facilitatrices. La seule chose dont on doit se méfier, au niveau gouvernemental, c’est de ne pas leur ériger des haies supplémentaires par inadvertance. C’est la raison pour laquelle les Etats-Unis ne veulent pas mettre la main sur leur moyen d’accès à l’espace. Même si c’est plus risqué – car si nous possédions une telle entité, nous pourrions imposer nous-mêmes les meilleurs ingénieurs.

Justement, c’est risqué d’envoyer des hommes dans l’espace. Et jusqu’à dix fois plus cher que d’envoyer des robots. La question est connue: cet argent ne serait-il pas mieux utilisé ici-bas sur Terre pour résoudre des problèmes plus basiques?

Les grandes civilisations sont celles qui ont pu se concentrer à la fois sur le présent et le futur. Si vous ne vous focalisez que sur le futur, comme les Egyptiens qui construisaient leurs pyramides pour leur éternité, vous conduisez votre civilisation à sa perte. De même que si vous n’agissez que dans le présent, car vous serez surpris par le changement auquel vous ne serez pas préparé. C’est jouer sur les deux tableaux, à travers la recherche, l’exploration, qui permet la pérennisation d’une civilisation. Un de nos défis est clairement de nous relier mieux à notre Terre. Mais pour cela, l’espace peut faire partie de la solution, avec les technologies de suivi de la planète que ce domaine apporte comme bases pour des décisions justes. Ensuite, pour reprendre la question de l’opposition entre hommes et robots, je dis toujours que l’exploration humaine est l’une des plus grandes bénédictions pour la science. Pour une raison simple: nous n’explorons pas forcément parce que nous avons des raisons de le faire, mais parce que c’est inhérent à la nature profonde de l’Homme. C’est d’ailleurs pour cette raison que le budget des sciences spatiales de la Nasa – près de 7 milliards de dollars – est à peine plus petit que celui de toute la National Science Foundation [l’un des organismes de financement de la science les plus importants aux Etats-Unis]: car les politiciens et les contribuables ont compris que l’exploration avait ses raisons propres. La seule raison pour laquelle vous et moi discutons ainsi aujourd’hui, c’est parce que, avant nous, d’autres sont allés voir au-delà de l’horizon. D’abord sur des bateaux. Aujourd’hui, c’est pareil avec l’espace; c’est la version de l’exploration de notre génération. Ce serait une honte que cette génération soit la première à s’asseoir pour refuser d’étendre la sphère de l’humanité. Car c’est cette démarche qui nous a rendu si riches intellectuellement – et dans un autre sens aussi. Par ailleurs, les paradigmes sont en train de bouger de telle manière qu’on ne peut plus concevoir l’exploration humaine en l’absence de robots; nous ne sommes plus à l’époque d’Apollo, où le rôle des ordinateurs était tout de même portion congrue.

Cinquante ans après le premier de l’Homme sur la Lune, que vous inspire encore cet exploit ?

Avant de vous répondre, laissez-moi vous expliquer comme nous sommes organisés, à la Nasa. Nous sommes organisés pour prendre des risques. Cela veut dire que, qui que soit le directeur, c’est à lui de prendre les décisions. Ce n’est pas un processus démocratique. Quand nous lançons des astronautes, nous devons être vraiment prêts. Et nous faisons ce qu’il faut pour prendre cette décision. Début juillet, c’est moi qui ai pris la décision de lancer le projet Dragonfly [qui veut faire voler un drone dans l’atmosphère de Titan, lune de Saturne]. C’est risqué! Mais parce que seuls les idiots n’écoutent pas leur équipe, j’ai écouté chacun de mes collaborateurs. C’est comme cela que les grandes décisions sont prises. Pensez maintenant à Apollo, et à l’esprit similaire qui devait régner. Dragonfly est notre façon d’honorer cet héritage en regardant vers l’avenir. Regardez le logo de la Nasa : c’est un cercle qui est brisé par une flèche [symbolisant cet esprit de conquête]. Avec l’exploration robotisé, je souhaite paver le chemin de l’exploration humaine. C’est ma contribution. Je n’ai aucun souvenir personnel d’Apollo 11 – j’avais un an quand Neil Armstrong a marché sur la Lune ; je suis le premier administrateur associé de la Nasa dans cette situation. Comme la plupart des gens sur la Terre aujourd’hui. Mais nous devons tous nous inspirer de cela dans nos actions aujourd’hui, repousser nos frontières et nous motiver à faire des choses que personne n’a fait avant. Et emporter l’humanité avec nous.


«La formation technique suisse devrait mieux se faire connaître»

Vous qui avez fait vos études de physicien à Berne, comment percevez la place de la Suisse sur l’échiquier de l’exploration spatiale internationale?

Chaque pays doit trouver ses niches d’excellence, et la Suisse a très bien su le faire, vu sa taille. Les contextes sont bien sûr différents entre la Nasa et le Swiss Space Office. Mais il y a certains domaines dans lesquels elle fait partie des trois meilleures nations spatiales au monde. L’un de ces champs d’expertise est la spectrométrie de masse: l’un de ces instruments, nommé Rosina, construit à l’Université de Berne, a largement contribué au succès de la sonde Rosetta [qui s’est posé sur la comète Chury] pour analyser la composition des gaz que la comète émettait. En terme de résolution, cet instrument est imbattable. Puis il y a Cheops [le télescope qui doit être lancé cet automne et devra analyser l’environnement des exoplanètes ]. Il y aussi les horloges atomiques, à bord de nombreux satellites. Sans oublier la coiffe des fusées Ariane, fabriquée par RUAG: cette technologie est incroyable! Et me rend fier d’avoir des racines suisses, d’autant que j’ai travaillé pour Contraves [la firme qui fabriquait ces coiffes, avant d’être avalée par RUAG]. J’espère que tous ces développements vont continuer.

Un autre aspect qui fait se distinguer la Suisse est qu’elle se fait le carrefour des grandes discussions. J’étais ainsi à une table ronde à la Conférence mondiale des journalistes scientifiques, à Lausanne début juillet, avec mes collègues russe, chinois et européen. Et la meilleure place pour tenir ce genre de rencontre est la Suisse, car elle est hors de l’Europe.

Enfin, une chose que j’envie à la Suisse, au-delà de ses excellents professeurs, docteurs et ingénieurs, c’est son éducation aux métiers techniques. Les gens qui construisent ces pièces de haute précision, et qui sont les meilleurs au monde à le faire. Et le système éducatif en Suisse en été aussi pensé, à travers la formation duale, à encourager les jeunes qui choisissent ces voies-là. D’où le très faible taux de chômage qu’il y a en Suisse.

Qu’est-ce que la Suisse pourrait alors faire mieux?

La Suisse mérite les fruits de ses investissements dans son système éducatif. Et je crois que, souvent, les seules personnes qui ne s’en aperçoivent pas sont… les Suisses eux-mêmes. Ce n’est pas mauvais de clamer qu’on est bon. C’est en ordre de faire de l’autocritique pendant 23 heures de la journée. Mais la dernière heure, vous devriez mieux faire connaître cette excellence.

Cet entretien a été réalisé conjointement avec Emilie Martin, du magazine Ciel&Espace.

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Lire la première partie de l'interview de Thomas Zurbuchen, publiée le 30 juillet 2019

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