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Sur les plages d’Hiroshima, des grains témoignent de l’horreur de l’explosion nucléaire

Hiroshima après l'explosion | U.S. Navy Public Affairs Resources

Découverts par hasard sur des plages au Japon, de petits débris s’avèrent être des matériaux formés et retombés lors l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, le 6 août 1945.

Pourquoi c’est important. Beaucoup d’études ont été faites sur les retombées radioactives du bombardement nucléaire d’Hiroshima. Mais c’est la première fois que des matériaux, de petits grains aux formes multiples, sont identifiés. Ils proviennent très vraisemblablement de la ville elle-même, qui a été vaporisée par l’extrême chaleur de l’explosion nucléaire.

Comment l’histoire a commencé. Mario Wannier, un géologue qui travaille dans l’industrie pétrolière, collectionne et observe, depuis 2013, le sable des plages d’Asie du Sud-Est. Dans un échantillon récolté par un ami près d’Hiroshima en 2015, Mario Wannier est intrigué par des débris aux formes et à l’aspect inhabituels. Il les fait analyser par Hans-Rudolf Wenk, de l’Université de Californie à Berkeley, et des chercheurs du Lawrence Berkeley National Laboratory.

Ce que sont ces grains de matière. Pour la plupart, ce sont des verres, qui comportent des matériaux divers. Des grains sont noirs, d’autres transparents. Certains semblent correspondre à la composition du ciment utilisé dans les années 1940. On y trouve aussi du verre et de l’acier. Les formes sont très diverses: de petites sphères, des filaments parfois entortillés et très fragiles. «Ils portent la trace d’un mécanisme de formation à très haute température et à une très grande vélocité», explique Mario Wannier, qui a été formé à l’Université de Bâle.


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Images au microscope de quinze grains retrouvés près d'Hiroshima | M.Wannier et al.

Les origines possibles de tels matériaux. On retrouve parfois des débris qui peuvent ressembler à ces grains, mais proviennent de la chute de météorites. «Les matériaux ne correspondent pas ici à ce qu’on attend d’une météorite ou de fragments de roche terrestre vaporisés par la chute d’un astre, indique Hans-Rudolf Wenk, qui a étudié les échantillons avec des microscopes optique et électronique ainsi qu’un synchrotron, pour déterminer la nature éléments chimiques présents. On trouve par exemple des particules d’acier au chrome, de l’inox qui ne peut pas venir de l’espace!»

La seule explication possible est que ces grains proviennent de l’explosion nucléaire. Ils ne contiennent pas de granit, la roche dominante dans la région d’Hiroshima.


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Vue de la baie d'Hiroshima et des lieux de prélèvement de sable (flèches jaunes) | M.Wannier et al.

Ce qui a pu se passer. Au moment de l’explosion, en altitude, la bombe a libéré une intense chaleur. Au sol, la température a atteint plusieurs milliers de degrés, vaporisant tout ce qui s’y trouvait: les constructions, les voitures, le revêtement des sols, jusqu’aux corps des victimes. «Ensuite, dans l’atmosphère, ces matériaux se sont refroidis, formant toutes sortes de particules qui se sont déposées au gré des vents tourbillonnants.» Mario Wannier en a retrouvé jusqu’à 30 km de la cité détruite, en faible quantité.

Ce qu’on sait des retombées d’explosions nucléaires. Très peu d’études ont été faites sur les sites d’essais nucléaires atmosphériques américains, français, britannique et bien sûr soviétiques. La quasi-totalité des observations —longtemps restées secrètes— portent sur la radioactivité, mais pas sur les matériaux. C’est aussi le cas des relevés faits à Hiroshima, dès qu’il a été possible d’aller sur les lieux.

Dans le désert américain d’Alamogordo, Trinity, le premier essai nucléaire américain, le 16 juillet 1945, a vitrifié le sol au point qu’on appelle la roche résultante la «trinitite». La bombe n’était qu’à 30m du sol, contre 600m à Hiroshima. «Sur le site de Trinity, la composition est très homogène et reflète la géologie de la région. Les grains que nous avons analysés sont très hétérogènes», dit Hans-Rudolf Wenk.

Est-on sûr que les grains proviennent d’Hiroshima? Il reste une piste possible: chaque année, on tire beaucoup de feux d’artifices dans la baie, dit Mario Wannier. Cela pourrait expliquer la formation d’une partie des grains retrouvés. «Mais nos calculs montrent que ce sont probablement des centaines de tonnes de grains, voire plus, qui sont retombés. Cela ne peut s’expliquer par de simples feux d’artifice.»

Comment les scientifiques ont vécu leur découverte. Hans-Rudolf Wenk, la voix troublée:

«C’est très émouvant. Ces fragments sont un témoignage de cet événement atroce, sans doute le pire que des humains ont jamais provoqué. Tout ce qu’il reste de cette ville, de cette population, ce sont ces petits grains. Cela donne l’impression de découvrir les vestiges d’un immense cimetière.»

Comment les travaux ont été accueillis. Hans-Rudolf Wenk:

«Nous avons soumis ces travaux à la revue américaine Science. On nous a répondu que c’était un sujet un peu trop ‘spécial’ pour envisager de le publier. Même réponse de la revue Nature, britannique cette fois. C’est stupéfiant d’entendre ça».

Mario Wannier: «Peut-être le sujet est-il encore trop sensible, notamment aux Etats-Unis.» C’est donc la revue Anthropocene, moins prestigieuse, qui a publié les travaux.

Les chercheurs avaient rencontré peu d’écho au Japon, mais des contacts récents ont été établis avec des scientifiques locaux, notamment pour lancer une étude sur la région de Nagasaki, victime d’une autre bombe atomique, trois jours après Hiroshima.

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Lire la publication dans Anthropocene (EN, en accès libre) et l'interview de Mario Wannier à Heidi.news(FR)

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