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Sion Time Machine: les enjeux éthiques de la numérisation du patrimoine culturel valaisan

Alain Dubois est archiviste cantonal à l’Etat du Valais. Il est l’initiateur du projet Sion Time Machine et Johann Roduit, Dr. en bioéthique, est fondateur de Conexkt - Innovation studio. Ils présentent le projet Sion Time Machine, qui envisage, dans la veine de la Venice Time Machine, la création d’un digital twin (jumeau numérique) de la ville valaisanne.

«Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé». Appliquée à nos sociétés digitales, cette célèbre citation du roman 1984 de George Orwell implique que celui qui a le contrôle de notre mémoire collective, c’est-à-dire de l’héritage culturel que nous ont légué les différentes générations qui se sont succédées à travers le temps, contrôle le futur de nos sociétés.

Or le récent scandale Facebook-Cambridge Analytica, pour ne citer que cet exemple, au cours duquel les données personnelles de plusieurs millions d’utilisateurs de Facebook ont été détournées à leur insu, rend le récit d’Orwell plus vrai que la science fiction. Regagner le contrôle de nos données individuelles et collectives, passées et présentes, constitue donc un enjeu majeur et fondamental pour le bon fonctionnement de nos démocraties.

L’Europe et la Suisse ont pris beaucoup de retard dans la course à la numérisation. Car il s’agit bien d’une course, qui a pour objectif final le contrôle de l’information. Or si les institutions de conservation du patrimoine publiques, telles que les services d’archives aux niveaux communal, cantonal et fédéral, ne se montrent pas davantage proactives dans ce domaine, elles encourent plusieurs risques.

Le premier risque porte sur la privatisation possible de notre patrimoine culturel collectif. De nos jours, certaines entreprises privées ont déjà réussi à industrialiser les processus de numérisation et d’analyse des données par le recours massif aux outils algorithmiques. L’enjeu n’est pas tant de savoir qui peut mieux effectuer ce travail, mais plutôt à qui appartient le résultat du travail: à nos collectivités publiques ou à des privés?

Le temps d’un cours d’histoire donné selon Google ou selon Facebook et financé par une tierce partie n’est plus si lointain (Voir, Harry Verwayen. Arte. Europe Time Machine (1/5) Digitising Europe's Cultural Heritage. 2018). Facebook pourrait du reste déjà réunir toutes les informations partagées sur sa plateforme en une année et en publier un condensé à caractère historique.

Au-delà des aspects éthiques de la question se posent avec acuité le problème de la complétude des données – qui ne sont souvent que partielles — et celui du risque des biais d’interprétations. Il s’agit donc ici de s’assurer que les historien.ne.s et toutes personnes intéressées puissent toutes et tous accéder à des données authentiques, intègres, fiables et exploitables. Sans cela, l’écriture de l’histoire risque de se heurter à des obstacles insurmontables.

Le deuxième risque porte sur la disparition de notre héritage culturel et de notre mémoire collective. Les conflits armés, les destructions intentionnelles, les catastrophes naturelles, le changement climatique, les pressions économiques ou politiques peuvent provoquer la perte irrémédiable de pans entiers de notre patrimoine culturel. Les sites de Venise et de Notre-Dame de Paris, qui font partie du patrimoine mondial de l’UNESCO, en sont des exemples récents tragiques et emblématiques.

Comme le dit très bien Frédéric Kaplan, initiateur du projet Time Machine: «Quand un site disparaît, quand il ne laisse plus aucune cicatrice dans le présent, c’est une onde qui disparaît; et ce sont des pans entiers de connaissance que nous ne pourrons plus jamais utiliser pour comprendre le présent et anticiper le futur» (Kaplan, Arte, Numériser nos archives. La sauvegarde du patrimoine en danger.2018).

Pour réduire ces deux facteurs de risques, les projets de Time Machine, lancés en Europe dans le sillage du Venice Time Machine, qui visent à simuler numériquement à travers l’espace et le temps certaines villes, peuvent constituer une partie de la solution (voir Le nouveau storytelling numérique de l’Histoire, Heidi.News, 22.09.19).

L’un des facteurs essentiels de succès réside néanmoins dans le libre accès aux données (Open Data) et aux résultats de la recherche (Open Science). A cela s’ajoute la capacité à conserver sur un très long terme les données. Or il s’agit d’une problématique qui n’a pas encore trouvé de réponse appropriée et définitive. Les supports de l’information numérique que nous utilisons actuellement sont en effet extrêmement fragiles et ne sont pas aussi pérennes que le papier, le parchemin ou les tablettes d’argile.

C’est du reste tout le paradoxe de nos sociétés contemporaines, très avancées d’un point de vue technologique, mais en même temps incapables de conserver leur propre mémoire, qui repose sur des technologies soumises à l’obsolescence programmée. Les récentes propositions de conservation de l’information sur l’ADN synthétique, formulées par l’École polytechnique fédérale de Lausanne, constituent certes des pistes intéressantes, mais qui méritent d’être radicalement questionnées, dans la mesure où elles nécessitent encore et toujours des technologies spécifiques pour y accéder. Or, il n’est pas sûr que ces dernières existent ou soient encore utilisables dans plusieurs centaines d’années. C’est ainsi que le système de stockage efficient en énergie et idéal pour transmettre notre héritage culturel aux générations à venir se fait encore et toujours attendre

Les enjeux liés à la conservation, à l’interprétation et à la mise en valeur de notre patrimoine culturel sont donc colossaux pour nos sociétés contemporaines et constituent rien de moins qu’un enjeu stratégique majeur pour nos démocraties. Nous sommes ainsi convaincus qu’une excellente connaissance de notre passé nous permettra de prendre de meilleures décisions pour résoudre les défis d’aujourd’hui et de demain.

En Europe et en Suisse, certaines institutions de conservation du patrimoine ont commencé à numériser le passé. Le projet Sion Time Machine, qui fait partie du consortium européen Time Machine s’inscrit dans cette lignée. L’objectif du projet est d’utiliser les nouveaux outils numériques (Machine Learning, Big Data, etc.) pour se réapproprier et valoriser le passé, en simulant numériquement 10’000 ans d’histoire valaisanne. La création d’un digital twin (jumeau numérique) de la ville pourrait également nous aider à avoir de meilleures informations sur les changements climatiques, géologiques ou migratoires, par exemple.

Veillons donc à préserver et à valoriser le mieux possible notre héritage culturel, car il en va, en définitive, de l’avenir de nos sociétés démocratiques. Profitons également de saisir les différentes opportunités que la numérisation de notre patrimoine nous offre. Réappropriation de notre propre passé ou du passé de la région dans laquelle nous vivons, valorisation de notre patrimoine via des expériences inédites, développement d’outils d’analyses des données pour les chercheurs, développement d’une expertise technologique sont autant d’éléments qui peuvent déboucher sur la création d’une économie à haute valeur ajoutée et innovante et de nouveaux emplois. Car les Big Data du passé constituent un secteur d’avenir. Nous en sommes parfaitement convaincus!

Vidéo en français sur la Sion Time Machine

Voir la version en anglais.

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