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Seule la fiction peut sauver l'Iran

Serge Michel

«Le nombre de spécialistes de l’Iran a augmenté de 3894% ces derniers jours», titrait récemment un site satirique belge.

Hossein Derakhshan, lui, ne fait pas partie des nouveaux spécialistes autoproclamés d’un pays qui pourrait être un jour l’épicentre d’un conflit aux répercussions mondiales. Il le connaît de l’intérieur, jusqu’à la prison d’Evin où il a fait un séjour de 6 ans, de 2008 à 2014, alors que sa condamnation était de 19 ans pour coopération avec des pays ennemis, propagande contre l'establishment au pouvoir, promotion de groupes contre-révolutionnaires et insulte à la pensée islamique et aux personnalités religieuses».

Hossein, que j’ai connu à Téhéran en 1999 lorsqu’il travaillait pour des journaux réformateurs fermés les uns après les autres par la censure, est considéré comme le père de tous les bloggeurs et blogueuses d’Iran. Ses écrits sur ses blogs successifs, pour le Guardian ou le Washington Post, ont eu un impact considérable et ont incité des centaines de ses concitoyens à s’exprimer en ligne. Il est passé par le Medialab du MIT et travaille actuellement à la London School of Economics.

Le paradoxe des avions abattus par erreur

Hossein Derakhshan aurait donc toute légitimité à pondre des analyses pontifiantes sur les conséquences de l’exécution de Ghassem Soleimani. Ou sur le paradoxe que représente pour l’Iran le fait d’avoir vraisemblablement abattu un avion de ligne ukrainien la nuit du 8 janvier 2020 alors que Téhéran rabâche depuis 30 ans un discours victimisant en rappelant que les Etats-Unis, en juillet 1988, ont abattu par erreur le vol Iran Air 655 au dessus du Golfe persique avec 290 passagers civils à bord, dont 66 enfants.

Mais Hossein fait tout autre chose.

Je l’ai croisé dans une conférence à Paris l’autre jour: il publie depuis des mois sur Twitter une fiction politique en persan dans laquelle Ghassem Soleimani est assassiné depuis longtemps (premier volume, en 2018, intitulé "le jour d'après le changement de régime») et le leader du mouvement vert, Mir-Hossein Mousavi, actuellement en résidence surveillée, se fait kidnapper par des Pasdaran dissidents qui l’exfiltrent en Turquie afin de lui permettre de rejoindre Paris et mener à distance une révolution pacifique (fiction en cours de publication intitulée «le printemps 1399» - année du calendrier persan qui correspond à 2020).

De la fiction alors que certains redoutent une 3e guerre mondiale???

«Nous vivons dans des sociétés saturées, dont les systèmes n’offrent pas d’alternatives ni de voie de sortie, dit-il. J’écris de la fiction pour activer l’imagination, ouvrir des possibilités. Ce ne sont pas des prédictions, mais des suggestions! Je pense que nous avons absolument besoin d’une sorte de utopian political Black Mirror», ajoute Hossein en référence à la série dystopique de Charlie Brooker, actuellement sur Netflix.

Un tunnel, qui mène au pire

«En Iran ou ailleurs, le problème est le même, poursuit-il: les classes moyennes ont perdu jusqu’à l’idée que les choses pouvaient être différentes, que des décisions politiques pouvaient changer leur vie, changer le monde. Pourquoi Trump? Pourquoi le Brexit? Parce que les classes moyennes sont fatiguées par la politique et se croient dans un tunnel, qui mène toujours au pire.»

Il n’empêche, ce manque de perspectives et d’imagination politique est particulièrement flagrant en Iran, où chaque régime, qu’il s’agisse de la monarchie despotique ou de la République islamique, s’emploie à supprimer toute pensée dissidente par la peur, la prison, la torture, l’assassinat politique.

Ainsi, dans la réalité, Mir-Hossein Mousavi, qui a sans doute remporté largement les élections de 2009 truquées par Mahmoud Ahmadinejad, n’a pas eu le droit de sortir de chez lui depuis dix ans, tout comme son colistier le religieux Mehdi Karroubi. Quant à l’ancien président Mohamad Khatami (1997-2005), il n’a plus le droit de prendre la parole en public ni dans les médias.

Si bien que la fiction de Hossein Derakhshan, bien plus suivie que ses articles, a provoqué stupeur et tremblements. Il y a bien sûr ceux qui ne voient pas le hastag indiquant que c’est une fiction et prennent ses Tweets pour argent comptant. Il y a les insultes, nombreuses et fleuries, surtout quand il imagine la mort de Mohammad-Reza Shajarian, un immense chanteur classique de musique iranienne, aujourd’hui âgé de 79 ans.

«Il faut l'interner!»

Il y a aussi ce genre de réactions: quand Hossein tweete, le 12 décembre: «La plus grande force d’une dictature, c’est la répression de l’imagination de son peuple», un certain Amir Amirgholi répond: «Derakhshan doit être hospitalisé dans un hôpital psychiatrique».

Le choix de Hossein, qui parle et écrit parfaitement l'anglais, est de publier son travail de fiction sur son compte Twitter en persan, ainsi que sur son blog. Rien ou presque n’est disponible en anglais (son compte Twitter en anglais est ici), parce que c’est à ses compatriotes qu’il veut s’adresser. Je le rejoins aussi sur ce point: la solution, pour l’Iran, ne viendra pas de l’extérieur. Pas d’une invasion ou d’un groupe d’opposants soutenu par des puissances occidentales. Elle viendra des Iraniens en Iran et de leur capacité à imaginer un avenir meilleur.

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