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Frédéric Kaplan: «Ce serait une terrible erreur de l'Europe d'oublier la préservation de l’héritage culturel»

Frédéric Kaplan, père du Time Machine, reste optimiste | Wikicommons

La Commission européenne ne lancera pas de nouveau projet de recherche géants (nommé «FET Flagships»), tel le Human Brain Project, dotés d’un milliard d’euros sur 10 ans. Comme l’annonce le magazine Science (EN), elle a stoppé le processus de sélection qui avait déjà abouti à nommer six initiatives finalistes, parmi lesquelles le projet Time Machine, de l’EPF de Lausanne.

La réaction de Frédéric Kaplan. Pour le père du projet Venice Time Machine à l’EPFL, qui a servi de base au Time Machine européen et dont il est l’initiateur, la décision européenne est moins importante sur la forme – l’instrument de financement – que sur le fond. Elle envoie un message troublant par rapport à un domaine crucial et émergeant: la numérisation du patrimoine culturel, qui pourrait être relégué dans l’ordre des priorités européennes.

Quelle est votre réaction suite à la décision de la Commission européenne de stopper le processus de choix des prochains FET Flagships, dont vous pouviez espérer beaucoup? Déçu?

Frédéric Kaplan: La signification de cette décision va bien au-delà de la simple suppression d’un mécanisme de financement de la recherche. Cette décision, aujourd’hui, revient à renier le processus-même qui avait conduit à l’établissement de ces grands programmes, à savoir une action «bottom up»: des équipes institutionnelles s’alliaient pour définir et faire émerger les grands thèmes innovateurs et inédits qui devaient constituer le futur scientifique de l’Europe.

Désormais, c’est donc une approche «top down» qui sera appliquée: ce sont les instances dirigeantes au niveau européen, voire les ministres des pays membres uniquement, qui guideront ces grands axes de recherches.

Nous sommes face à une situation où les politiciens reprennent la main sur les outils de financement de la recherche, mais pas encore sur le contenu. Cela dit, cela ne veut pas encore dire que ces six grands projets candidats ne se feront pas. Peut-être se réaliseront-ils – tous ou certains seulement – sous une autre forme, avec d’autres instruments de financement, dans le futur programme-cadre de la recherche européen «Horizon Europe», entre 2021 et 2027

En quoi cela impacte-t-il votre domaine de recherche, les humanités digitales, autrement dit l’étude et la mise en lumière de contenus historiques grâce aux techniques numériques d’aujourd’hui?

Dans toute l’Europe, la préservation de l’héritage culturel est devenu une préoccupation majeure – ceci même avant l’incendie de la cathédrale Notre-Dame à Paris. Il y a aujourd’hui une volonté forte dans plusieurs pays de développer et utiliser des techniques pour conserver ce patrimoine.

Pas plus tard que le 9 avril à Bruxelles, les représentants de 24 pays ont signé une déclaration pan-européenne dont l’objectif affiché est la numérisation de cet héritage culturel. Cette déclaration ne fait évidemment que soutenir l’ambition du projet Time Machine, qui veut mettre en commun, à travers une plate-forme, les efforts de numérisation et d’exploitation digitale des documents historiques de différentes villes ou régions (à l’image de ce que nous faisons autour de Venise avec le Venice Time Machine).

D’autre part toutefois, cette thématique ne fait désormais plus partie des missions principales du programme Horizon Europe – sans que l’on sache vraiment pourquoi –, alors qu’elle y figurait auparavant. Il y a donc là clairement un désalignement scandaleux entre la volonté des politiques et ceux qui déterminent les futurs axes scientifiques de l’Europe, même en dehors de la Commission elle-même. Une situation que certains membres du Parlement n’hésitent d’ailleurs pas à questionner.

Comme Horizon Europe n’est pas ficelé, il ne nous reste maintenant que quelques semaines pour nous assurer que la préservation de l’héritage culturel soit à nouveau considérée comme une mission de ce grand programme, avec ensuite peut-être la possibilité de viser des financements européens.

Que va-t-il maintenant se passer pour le projet Time Machine?

Nous continuons à travailler. Notre objectif reste de développer un plan d’implémentation sur 10 ans de notre projet, et donc de créer une plate-forme pour les données numérisées du patrimoine européen, qui seraient exploitables à l’aide de technologies digitales dont l’intelligence artificielle. Nous organisons la méthodologie pour permettre à toute ville le souhaitant de développer ce processus d’extension temporelle de ses données historiques.

Nous mettons aussi sur pied les infrastructures techniques et légales nécessaires; nous venons d’ailleurs de créer une «Time Machine Organization», une structure institutionnelle à l’échelle pan-européenne. Tout le monde s’agite actuellement en raison de la décision européenne. Il faut espérer que le changement de nom de l’outil de financement ne crée pas un trop grand affolement.

Et concernant le financement?

Il est réjouissant de voir les entités locales du projet Time Machine – nous comptons aujourd’hui 300 institutions scientifiques, et nous en visons 2000 à terme – parviennent à se financer de manière locale et autonome. Il faut se souvenir que, dans les projets Flagship, sur le milliard de financement prévu, la moitié devait de toutes façons être trouvée et sécurisée par les membres du projet eux-mêmes, les autres 500 millions étant alloué par l’Union européenne.

Dans le cas de Time Machine, les fonds européens serviraient à mettre sur pied l’infrastructure commune au niveau continental pour l’exploitation des données. Ce serait dès lors symboliquement une erreur terrible de ne pas trouver de place, parmi les ambitions de l’UE, pour la préservation de l’héritage culturel.

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