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Quelle porte de sortie pour Moscou? Le bilan d'un mois de guerre en Ukraine

Palissade de chantier aux couleurs du drapeau ukrainien, en 2017 à Kiev. | Unsplash / Tina Hartung

La guerre n’est que la continuation de la politique, selon la célèbre maxime de Clausewitz. Un mois après le début de l’invasion, la guerre en Ukraine atteint un tournant. Quel sont les rapports de force sur le terrain et que disent-ils d’une possible sortie de crise? Dans un long entretien, Mathieu Boulègue, spécialiste en sécurité russe à Chatham House, le célèbre think tank britannique en relations internationales, nous livre son analyse.

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Mathieu Boulegue est expert en sécurité militaire et spécialiste du monde russe au sein du Royal Institute of International Affairs (Chatham House), à Londres. | Courtoisie

Heidi.news – Où en est-on du conflit, un mois après le début de l’invasion?

Mathieu Boulègue Aujourd’hui l’offensive russe tend à stagner. On est au point culminant de l’opération militaire, c’est-à-dire le point de bascule entre l’impossibilité pour l’attaquant de poursuivre l’offensive, par manque de troupe, matériel et capacités, et l’incapacité du défenseur de faire des gains territoriaux, reprendre des positions ou lancer des contre-offensives efficaces.

Il y a deux solutions. Soit c’est une impasse militaire, ce qui impliquerait que la Russie gèle ses avancées et reconnaisse qu’elle ne peut pas remporter la victoire, au niveau tactique et opérationnel. Et si ce n’est pas une impasse, ça devient une attrition, c’est-à-dire un conflit qui s’éternise. Avec des positions qui continuent à bouger mais aucun adversaire qui peut prendre le dessus.

Pour moi, aujourd’hui, nous allons entrer dans une phase d’attrition parce que Moscou a besoin, pour des raisons de politique intérieure, de transformer cette culmination en victoire militaire. Vladimir Poutine a besoin d’une victoire, même au rabais. Parce qu’on est très loin des objectifs initiaux.

Sur le terrain, on a vu la pression russe se concentrer sur Marioupol, au bord de la mer d’Azov, et Kharkiv, dans l’Est. Et aussi, dans une moindre mesure, sur Nikolaïev, point de passage vers Odessa. Qu’est-ce que cela nous dit de la stratégie russe?

Au niveau opérationnel, il y a trois axes de progression. Le plus «simple» c’est probablement celui au Sud, depuis la Crimée, qui aujourd’hui se concentre vers Marioupol à l’Est, et beaucoup moins vers Nikolaïev et Odessa. (La prise d’Odessa a l’air d’être mise entre parenthèses aujourd’hui, les opérations terrestres et côtières à l’arrêt.) On voit la volonté russe de créer un corridor terrestre entre la Crimée et le Donbass, scénario déjà évoqué en 2015 après la signature des accords de Minsk 2.

Aujourd’hui, cet axe est priorisé parce que faire tomber Marioupol, y compris en rasant la ville s’il le faut, permettrait à la Russie de se créer une victoire militaire. Ce serait une façon pour Moscou et Poutine de sauver la face en disant «on a récupéré cette ville opprimée».

Cette carte, tenue à jour par le chercheur en sécurité David Batashvili (Georgian Foundation for Strategic and International Studies), permet de visualiser les principaux axes stratégiques de l’offensive russe, dans le Sud de l’Ukraine (zone côtière de la mer d’Azov et de la mer Noire), dans l’Est (Donbass, autour des républiques séparatistes de Donetsk et Lougansk), et autour de la capitale Kiev.

Le deuxième axe est le Donbass, avec cette poussée depuis les territoires séparatistes de Donetsk et Lougansk, qui permet à Moscou de faire des gains territoriaux au-delà des accords de Minsk. Notamment au Sud, pour récupérer de la profondeur, au-delà du mince corridor terrestre qui borde la mer d’Azov. Mais conquérir du territoire n’est pas dur, ce qui est compliqué c’est de le garder. Se concentrer sur le Donbass serait aussi une façon pour Moscou de geler les positions, pour ensuite déclarer une victoire militaire. Ce qui n’implique pas forcément que la Russie pousse cette expansion jusqu’à Kharkiv, qui sera très dure à conquérir.

Des revendications territoriales se dessinent au Sud et à l’Est, donc. Qu’en est-il du troisième axe?

C’est Kiev. Le «non-siège» de Kiev, disons, car pour un siège il faut encercler la ville et pour l’heure la Russie n’a pas cette capacité. Le calcul initial du Kremlin étai de faire tomber les institutions politiques en quelques jours, et installer une espèce de fait accompli. Mais Moscou ne réussira pas à prendre la ville, sauf peut-être avec une arme chimique. C’est une espèce de ventre mou des opérations, où la Russie est assez fragile mais garde une volonté de pousser – à la différence de Kharkiv, Kherson, et Nikolaïev, où l’assaillant se contente de faire des frappes pour montrer qu’il est présent. Moscou n’a pas la capacité de faire à la fois une guerre de siège et de mouvement, et doit faire des choix.

Qu’est-ce que le terrain nous dit sur la position de négociation de la Russie?
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