| Analyse

Post-scriptum du pays de la peur

La Maison Blanche barricadée à Washington par peur des manifestations pacifiques après la mort de George Floyd. (AP Photo/Andrew Harnik)

Dans sa newsletter du jour, notre correspondant à Boston a ajouté cette petite note, que nous trouvons intéressante et vous proposons ici. C'est un début de réflexion, suite à une conversation la veille par WhatsApp avec lui, pas encore une grande dissertation!

Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive le message inquiet d’un ami perdu de vue ou d’un cousin éloigné, soucieux de savoir comment je me porte en Amérique. Il faut dire que les nouvelles ne sont pas bonnes. Dans les États les plus laxistes, Covid-19 reprend du poil de la bête. Le chômage ravage villes et campagnes. Hier, les bourses du monde entier ont plongé face au futur incertain de l'économie nationale. La vague de manifestations qui secoue le pays, suite à la mort de George Floyd, achève un tableau d’Apocalypse sociale. Mais ces affaires gravissimes sont aussi des narratifs — pardonnez l'anglicisme — déformés et amplifiés jusqu’à saturation par des forces politiques fracturées et une machine médiatique qui, plus qu’ailleurs peut-être, affectionne le spectaculaire.

A suivre l’actualité de la pandémie des deux côtés de l’Atlantique, comme je le fais pour Heidi.news, on est frappé par la différence de ton. Si en Europe le Covid est angoissant, aux États-Unis il est absolument terrifiant.

Il y a quelque chose de typiquement américain dans ce rapport à la peur, qu’en son temps Michael Moore avait bien esquissée dans Bowling for Columbine. Ici plus que sur le Vieux-Continent, on prête à la frayeur des vertus pédagogiques.

Pourtant, les informations sur le virus sont les mêmes ici qu’en Suisse ou en Angleterre. C’est le traitement de la pandémie qui diverge. Soucieux d’éduquer le citoyen, le journalisme américain fait toujours le choix de l’anxiogène. Cela se traduit par exemple par la fréquence de certains sujets (les cas de victimes jeunes et en bonne santé sont particulièrement prisés), un goût certain pour le pathos et, souvent, une forme de défiance automatique face à tous les sujets vaguement positifs, dangereux parce que susceptibles de démobiliser les masses, comme la possible saisonnalité de l’épidémie ou les futurs vaccins.

Cette fois, la peur est démocrate

L'actualité politique cristallise cette culture de l'effroi. Ce que vous pensez de la pandémie, du port du masque, du confinement ou des réouvertures est censé suivre la fracture entre républicains et démocrates. Mais ces lignes, tracées de manière assez nette dans les médias selon leur allégeance, sont plus floues avec les vraies gens. Heureusement, suis-je tenté de dire.

Une fois n’est pas coutume, la peur est plus présente du côté démocrate. Je soupçonne une forme de calcul politique plus ou moins conscient dans cette attitude. Avec la pandémie, il s’agit de brosser à gros traits le désastre de l’administration Trump, de porter atteinte à son bilan, de montrer à quel point ses trois ans de présidence ont mené le pays au bord du gouffre. Je ne prétendrai pas l’inverse, d’ailleurs.

Mais ces motifs partisans participent de la noirceur de l’image que l’Amérique se renvoie à elle-même, et qu’elle envoie vers le reste du monde. Comme s’il fallait un désespoir absolu pour assurer la non-réélection du locataire de la Maison Blanche. Comme s’il fallait redouter qu’un moindre rayon de Soleil ne profite, au final, à un Trump toujours soucieux de redorer son blason. La peur de la pandémie n’est pas seulement celle du virus, mais aussi celle de quatre années supplémentaires d’une présidence catastrophique. Ces craintes sont inextricablement liées.

Construite dans les médias de référence américains, cette image à la fois fidèle et biaisée du pays est celle qui, reprise dans la presse européenne, inquiète et interpelle mes amis perdus de vue et mes cousins éloignés. J’aimerais leur faire parvenir cette note rassurante. La situation est terrible, certes, pour les millions de personnes précipitées dans le gouffre du chômage de cette société sans filet. Mais les gesticulations martiales du président n’ont pas encore transformé l'Amérique en république bananière. Et puis, surtout, il y a les manifestations contre le racisme et les violences policières. Pour cette ancienne colonie esclavagiste, de pareilles occasions sont rares de se confronter à ses vieux démons. Le pays montre qu'il peut construire quelque chose même pendant les moments les plus moroses de son Histoire. C'est notable, bien plus que les scènes de chaos urbain et les devantures de boutiques éclatées. Quant à moi, je ne vais pas trop mal, merci.

Tableau de bord climat

Un suivi interactif des grands indicateurs du dérèglement climatique et de ses solutions.