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Philippe Burrin, le créateur de confiance de la Genève internationale

Le journaliste Roger de Weck présidait le conseil de l'IHEID à la naissance de l'institut, issu de la fusion d'HEI et de l'IUED. Il a prononcé ce lundi au Victoria Hall le laudatio de Philippe Burrin, directeur d'HEI puis de l’IHEID, qu'il n'a cessé d'admirer et qui a reçu le 2 décembre le prix de la Fondation pour Genève. Voici son texte intégral.

Vous savez tous qu’à Genève, il n’est pas interdit de parler haut et fort pour se faire entendre. Les Genevois ne dédaignent pas la controverse. Mais, et c’est ce «mais» qui compte: il n’est pas de canton suisse plus généreux que Genève.

Lire aussi: le discours intégral de Philippe Burrin à la remise de son prix

Quand ils vont à l’essentiel, les Genevoises et les Genevois se rassemblent, ils conjuguent les forces vives de leur République. J’admire –à travers les vacarmes bien sûr– la grandeur tranquille de Genève.

Elle est en 1551 le point de départ d’un véritable espace intellectuel helvétique, quand Jean Calvin scelle la grande entente avec les protestants d’outre-Sarine, d’abord avec Zurich; c’est le «Consensus Tigurinus» que rejoindront bientôt Saint-Gall, Schaffhouse, les Grisons, Neuchâtel et Bâle.

Et dans le même esprit, lors de notre dernière guerre civile en 1847, le général Dufour, dont la statue est à quelques pas du Victoria Hall, prononça en pleine bataille l’une des belles phrases de notre histoire: «Je veux gagner la paix.»

Genève qui voit grand

C’est à vos ancêtres, Mesdames et Messieurs, à vous les contemporains et à votre illustre cité que notre pays doit le meilleur de son rayonnement, à l’emblème de la «Genève internationale». Elle est au service d’une communauté des nations aujourd’hui secouée, plus divisée que jamais. Elle est le point de rencontre de ceux qui désamorcent les conflits et qui à l’heure de la mondialisation œuvrent pour l’amorce d’une politique mondialisée. «Genève internationale», ce mot recèle une attitude, une ouverture, une volonté renouvelée d’une génération à l’autre, une noble tradition. Dans notre pays qui mésestime la grandeur, votre canton voit grand, et dans cette Confédération qui se perd parfois dans la politique au jour le jour, votre ville voit loin.

Or sans cette hauteur de vue, il n’y aurait pas l’Institut des hautes études internationales et du développement, et très certainement la Suisse aurait perdu pour toujours Philippe Burrin –ce world star, comme disait le président de Harvard; cette plume européenne d’une rigueur égale à sa droiture intellectuelle et personnelle; ce styliste de la langue française; ce grand scientifique que le Collège de France convoitait et qu’ont reconnu très vite ses pairs, Oxford, Harvard, Jérusalem, Wissenschaftskolleg Berlin, Science Po Paris, Prix Max Planck, Prix Millepierres de l’Académie française. Un Suisse qui secoue les Français avec son bestseller sur La France à l’heure allemande de l’occupation et la collaboration. En effet, à la parution du livre ce fut chez notre voisin une véritable onde de choc. Or Burrin le francophone est aussi celui qui a presque tout compris de l’Allemagne incompréhensible, à travers son ouvrage sur Hitler et les Juifs.

Les confins de la nature humaine

Si nous honorons aujourd’hui –entre autres qualités– le grand historien, il nous appartient de saluer ici son directeur de thèse, à qui Philippe Burrin doit l’orientation principale de ses travaux scientifiques, Saul Friedländer, longtemps professeur à l’Institut, dont les parents avaient été refoulés à l’automne 1942 à Saint-Gingolph et périrent à Auschwitz. Burrin s’est penché sur les confins de la nature humaine: sur les engrenages de l’inhumain, les stratégies du mépris, sur l’accommodation graduelle à l’infamie – ou encore sur le ressentiment, cette rancœur dont Gilles Deleuze disait qu’elle est le triomphe du «non» sur le «oui». Voilà la première étape de son itinéraire, elle reste d’actualité.

Un travail d’historien en nuances, parce que Burrin est un Cartésien qui se méfie des catégories, jamais aveuglé par les clartés trop claires pour être pertinentes. Il y a dans le choix de ses sujets un pessimisme dont il se réclame, mais qu’il a démenti à chaque instant – tout comme Cioran, l’auteur du Précis de décomposition où Burrin se retrouve, regorgeait du plaisir de vivre.

De fait l’histoire, à plus forte raison les pages les plus noires qu’il a choisi d’étudier, appellent au pessimisme, elles confortent une certaine mélancolie. Mais c’est chez Burrin un pessimisme nourri d’espoir, une ironie qui n’est en rien désillusion. Bien au contraire, elle débouche sur la réflexion profonde (qui ouvre des pistes), sur la connaissance des autres (pour éviter les mécomptes), sur le réalisme doublé d’une lucidité salutaire (c’est à dire bienfaisante voire bienveillante, ce qu’il s’empressera de récuser). Ce lauréat du Prix de la Fondation de Genève broie du noir au bel éclairage des Lumières qu’ont apportées ici-même Rousseau et Voltaire, et qu’ont incarnées à l’Institut entre bien d’autres Hans Kelsen, le penseur de la démocratie libérale, ou encore Wilhelm Röpke, pionnier de l’économie sociale de marché – deux penseurs qu’on oublie un peu ici mais qui sont présents dans le débat intellectuel en Allemagne.

L’espoir, l’action, l’exploit

Surtout, le pessimisme de Philippe Burrin est démenti par son action. Avec la sobriété de l’historien, avec son poids et sa mesure face aux démesures de l’histoire, Burrin est clairvoyant. Il voit avant les autres les difficultés, les embûches, les obstacles, les revers probables dans la conduite d’un projet. C’est parce qu’il envisage l’échec qu’il réussit. Et d’ailleurs, qui agit est optimiste. Car nul n’agirait s’il n’y avait pas l’espoir. Or au-delà de tous les espoirs, il y a parfois l’exploit.

Le parcours de Philippe Burrin est une suite d’exploits. Audacieux voire téméraires ses livres qui forment une œuvre d’analyses percutantes et parfaitement étayées. Or il ajoute à la hardiesse et délaisse tout cela à l’été 2004. Le grand intellectuel, l’observateur aussi sensible que scientifique, au point de radiographier ses sujets – Burrin, le penseur ancré dans les réalités, passe à l’action. Il prend la direction de l’Institut, et il lui donne une orientation. En changeant de vie il y a quinze ans, Philippe Burrin reste lui-même, à part entière, ce qui au début peut dérouter certains de ses collègues avant qu’ils comprennent que toujours, avec lui, on sait où on en est, et que c’est à l’endroit de ses interlocuteurs un signe d’estime. La plus belle façon de prendre les gens au sérieux, pas nécessairement la plus commode.

Un grand succès académique

Nous honorons aujourd’hui un des grands succès des dernières décennies dans le monde académique, au niveau mondial, à l’échelle helvétique et à l’aune de la Genève internationale. Pourquoi Philippe Burrin fait-il bien plus que réussir à la tête de l’Institut? Quel est le secret de cet homme discret, réservé, mais de grande ouverture? La réponse est simple: il a créé la confiance.

De par sa poigne, sa détermination, sa franchise et l’intelligence de son grand projet, il a surmonté toutes les méfiances: à ses débuts celles de la Cité un peu incrédule; bien vite, il a balayé et fait oublier les méfiances entre l’ancien Institut des études du développement et l’ancien Institut des études internationales, rassemblés à l’initiative du Secrétaire d‘État Charles Kleiber, mais aussi grâce à la ténacité sereine du Conseiller d’État Charles Beer, sans oublier le merveilleux travail de conviction de Ruth Dreifuss, en coulisses, et celui de bien d’autres ici présents. Or les deux Instituts qui n’en font plus qu’un ont été soudés par Philippe Burrin.

Et quand le projet s’est dessiné – une ambition, un nouvel envol, un directeur qui dirige, et dont la vision et la vigueur tiennent au respect de la liberté académique –, tout le monde s’est mis à relayer à sa façon le travail de Philippe Burrin, à commencer par les professeurs qui ont porté plus que jamais leur institut, de concert avec l’ensemble des collaboratrices et collaborateurs. Mais aussi les autorités fédérales, cantonales, municipales: contre leurs réflexes naturels, elles ont su être un peu imprudentes, presque intrépides. Et puis d’un bel élan, voilà que la Cité s’est investie dans l’Institut, avec des soutiens moraux et financiers hors pairs. Tout cela parce que Philippe Burrin avait créé la confiance, une denrée prisée et rare. La Genève des belles fondations plaques-tournantes, des mécènes du travail intellectuel, des grands banquiers – et ce sont ceux qui pensent que the business of business is not only business –, la communauté de ceux qui veulent servir la collectivité s’est mobilisée parce qu’elle a cru au projet Burrin.

Le bilan Burrin

Et de fait, il a présenté – sans vouloir plaire, mais avec sa rigueur irrésistible – un projet à la fois extrêmement ambitieux et réaliste, d’une certaine manière incroyable mais tellement crédible.

Le résultat est là,

  • un Institut qui rayonne comme rarement il n’avait étincelé depuis 1927, à travers les cinq continents, en réseau avec les plus belles institutions académiques du monde ;

  • un corps professoral qui inspire l’admiration et le respect, et dont la qualité ne cesse d’augmenter, de même qu’il a doublé en quantité ;

  • de nouvelles chaires, des nouveaux champs d’études, des centres de recherches interdisciplinaires ;

  • des nouveaux parcours pour les étudiantes et étudiants venus du monde-entier eux-aussi ;

  • une floraison de publications au plus haut niveau ;

  • un point de rencontre d’intellectuels, de chercheurs et dirigeants des organisations internationales, des ONG, des responsables politiques du monde entier ;

  • une expertise prisée par les organisations internationales ;

  • une image de l’Institut qui s’est métamorphosée, le tout mis en valeur par une corporate identity inégalée dans le monde académique ;

  • un réseau d’alumni relancé, dans certains pays de fond en comble ;

  • une bonne entente avec l’Université de Genève et une place qui semble enfin acquise au sein des instances universitaires suisse longtemps allergiques à cet institut qui fait exception à presque toutes les règles ;

  • sans oublier le budget en croissance depuis 15 ans et en partenariat public-privé – il a plus que doublé depuis l’année 2004.

Mesdames et Messieurs, ça, c’est le bilan Burrin. Il y a là une somme d’intelligence, de travail, de réflexion, d’entregent et d’action qui n’a pas manqué de saisir ceux qui l’ont observé de près. C’est aussi la rencontre de la stratégie et d’une belle sensibilité, dénuée de tout sentimentalisme, qui conduisent un jour Philippe Burrin à New York, avec dans ses bagages un album de souvenirs issus des archives de HEI. Il rend visite à la plus ancienne étudiante de l’Institut qui a fait sa thèse de doctorat en 1934 et dont la grande fondation familiale deviendra au fil des ans l’un des soutiens exigeants de l’Institut.

Mais ce n’est pas tout, car il y a la Maison de la Paix, les maisons d’étudiantes et d’étudiants. Il y eut des papes constructeurs, des rois architectes, Genève a aujourd’hui son Philippe le bâtisseur, et toujours avec le mariage heureux du style et de la fonction, toujours dans les temps, toujours aussi dans le cadre des budgets, puisque dans notre pays, l’intendance ne suit pas. En la matière, ce Suisse pas trop suisse est très suisse. Et vous conviendrez avec moi que de par sa tête dure, il est tout à fait valaisan.

Un séjour en prison

Mais pour le reste, il détonne. Par exemple, le directeur de l’Institut a fait un long séjour en prison. Il a dû prendre domicile dans une geôle du pénitencier de Bellechasse, au pied du Mont-Vully, parce qu’il était objecteur de conscience, au point qu’un ancien juge militaire lui lança à la figure qu’il aurait aimé le faire fusiller. Mais le casier judiciaire n’empêchera pas Jacques Freymond, sous la direction duquel l’Institut connut une première phase d’expansion, d’embaucher ce réfractaire non pas aux compromis mais aux compromissions. Bonne décision, dès lors que du temps où il enseignait, Burrin était l’un des professeurs les plus sévères et les plus aimés de l’Institut.

Le fil rouge de son travail en tant qu’historien comme à la tête de l’Institut, c’est sa volonté de chercher, de marquer des repères, qu’ils soient intellectuels, académiques ou architecturaux. Et cela dans une société plus que jamais déboussolée.

Au XIXe siècle, Jacob Burckhardt estimait que le désordre est la règle, l’ordre l’exception. Philippe Burrin pour sa part écrit en l’an 2000, en introduction à son ouvrage sur le Fascisme, nazisme, autoritarisme aux éditions du Seuil, ces lignes que je me permets de citer:

«Le XXe siècle européen s’éloigne implacablement, mais, loin d’aplatir, la distance semble rehausser ses reliefs les plus monstrueux. Le communisme soviétique, évidemment, dans sa forme staliniste surtout, mais aussi le fascisme, devenu à la fois moins proche – où est passée la séduction des valeurs martiales ? – et plus actuel avec la résurgence de la xénophobie et du racisme. Quelles qu’aient été les violences du communisme, le fascisme, et tout particulièrement le nazisme, peut être vu comme le principal responsable du suicide de l’Europe pour avoir ajouté aux massacres militaires de la Première Guerre mondiale les exterminations de civils de la Seconde. « Tout cela, ajoute Burrin un peu plus loin, est intervenu » dans une Europe où la démocratie libérale en crise se recroquevillait

Puisque Burrin quittera ses fonctions à l’automne 2020, nombreux sont ceux qui espèrent son retour à l’écriture, et nul doute qu’il nous étonnera à nouveau. Plus que jamais, par les temps qui courent, il a son mot à dire – et il n’est pas de ceux qui doivent élever la voix pour être entendu, qui ont besoin de parler haut et fort pour se faire écouter.

Mais pour ce qu’il a accompli jusqu’ici, et sa façon d’être comme il est, j’ai en conclusion un seul mot à dire, et permettez-moi de le dire au nom de vous tous: Philippe Burrin, du fond du cœur, merci. D’avance merci aussi pour ce qui suivra dans les années à venir.

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