| Opinions

Pas de retour à la nor… mâle!

Annick Chevillot

Ce qui a changé depuis le 14 juin 2019? Il y a un an, les femmes et un peu les hommes du pays sont descendus dans la rue pour que l’égalité inscrite dans la Constitution depuis 1981 deviennent enfin réalité. Egalité salariale, égalité des chances, plus de femmes dans les postes de cadres, intermédiaires et supérieurs, plus de crèches, moins de discriminations… les revendications n’ont pas changé depuis 50 ans, ou plutôt depuis que les Suisses ont donné le droit de vote aux Suissesses, le 7 février 1971.

L’égalité, on le sait, n’est pas encore une réalité dans ce pays. Le Global Gender Gap 2020 du World Economic Forum classe la Suisse au 18e rang en matière d’égalité. Le pays se classait au 40e rang en 2007, au 10e rang en 2011. Les chercheuses suisses avait profité de la mobilisation du 14 juin 2019 pour rédiger un Manifeste académique. Un an plus tard, «force est de constater que ces demandes n’ont pas été suivies des changements concrets espérés», souligne Sophie Gaitzsch dans son article. De son côté Gisou van der Goot, doyenne de la faculté des Sciences de la vie à l’EPFL, constate également dans un entretien que peu de choses ont changé en un an.

Du côté de la santé, les soins infirmiers ne se sont pas masculinisés, tandis que le métier de médecin s’est largement féminisé. Mais les postes à responsabilité sont majoritairement occupés par des hommes. «C’est vrai, reconnaît Antonio Racciatti, directeur des ressources humaines du CHUV. C’est une question générationnelle. Seulement 10 et 18% de femmes sont cheffes de département et de service actuellement, mais nous devons renforcer les mesures en place pour que ces dix prochaines années cette proportion s’améliore, à la faveur des départs en retraite.» Les deux hôpitaux universitaires romands – CHUV et HUG – ont développé un arsenal de mesures permettant une meilleure conciliation entre vie privée et professionnelle: crèches, horaires adaptés, formation, égalité salariale, etc. Les deux établissements publient également leurs statistiques de la parité.

La crise du coronavirus a révélé l’importance des métiers dits féminins. Elles ont été au front durant le semi-confinement, que ce soit aux caisses, dans les EMS, à l’hôpital, pour les soins à domicile. Elles ont aussi plus pris en charge les enfants à la maison. Les syndicats et le Parlement se sont montrés sensibles à ces revendications.

Petits pas politiques

L’action du 14 juin 2019 a d’ailleurs donné quelques résultats politiques. Déçus par la mollesse de la nouvelle Loi sur l’égalité qui va entrer en vigueur le 1er juillet 2020, plusieurs parlementaires ont décidé de la muscler. Acceptée par le Parlement le 14 décembre 2018, elle contraint les entreprises de plus de 100 personnes d’analyser leur politique salariale d’ici fin juin 2021, mais sans sanctions en cas de non respect de l’égalité salariale. Dans la foulée de la grève du 14 juin, plusieurs motions étaient déposées le 19 juin 2019, avec comme but principal un durcissement:

Le 23 janvier 2020, une motion a encore été déposée pour que les employeurs transmettent à la Confédération le résultat de l'analyse de l'égalité des salaires. Ce paquet devait être discuté le 17 juin dans les deux chambres, mais faudra attendre septembre. Raison: les retards pris lors de la session en cours. Certains objets ne pouvant pas être repoussés, alors ce sont les questions d’égalité qui doivent attendre. Et ce, malgré la belle percée féminine au Parlement lors des élections de l’automne 2019.

Un apanage féminin qui doit évoluer

Oui, le pays se trouve toujours dans l’antichambre de l’égalité, ce qui justifie la nécessité de redescendre dans la rue demain. Comme le bilan de ces douze derniers mois est maigre, j’ai voulu remonter plus loin. Je suis alors tombé sur le 9 janvier 2011. J’étais alors rédactrice en chef du magazine Femina. J’avais suscité un numéro spécial sur les droits des femmes, sur l’égalité, sur la grève des femmes de 1991. Avec un dossier, mené par Chantal Savioz, dont la question m’avait alors valu l’ire de nombreuses militantes: «Doit-on supprimer les bureaux de l’égalité?» Provocante, la question était légitime. Nés dans la foulée de l’introduction de l’égalité dans la Constitution, ces bureaux encouragent l’égalité grâce à de nombreuses actions. Je voulais évaluer leur efficacité. Mon constat d’alors demeure: les bureaux de l’égalité sont l’apanage des femmes, mais ils sont nécessaires. Leur crédibilité serait renforcée si autant d’hommes que de femmes y travaillaient. Si des hommes s’y engageaient aussi.

Comme en 2011, je suis abasourdie par le faible intérêt pour l’égalité chez nos mâles. A eux d’ouvrir les yeux, à eux d’entendre cette nécessité: il ne s’agit pas de prendre leur place ou de les castrer, juste de partager! Depuis 2011, j’observe donc, avec une certaine admiration, je l’avoue, les hommes qui empoignent l’égalité comme une cause commune. Si rien n’a vraiment changé en un an, l’évolution est plus nette en 9 ans.

Une autocritique pour finir

Heidi.news observe cette évolution depuis un an et n’a pas hésité à recompter le nombre de manifestants à Genève le 14 juin 2019, que la police semble avoir sous-évalué. Si nous observons et commentons, nous parlons peu de ces questions dans la rédaction dirigée par trois hommes. Paritaire (9 femmes et 9 hommes), l’équipe n’est pas très revendicatrice, sur ce terrain-là du moins. Mais ce sont tout de même les femmes qui se sont concrètement et spontanément penchées sur la question avec plusieurs articles au fil des mois, et ce sont des femmes qui signeront des tribunes aujourd’hui et demain sur notre site. Je ne sais pas si l’intérêt que nous portons à la chose les a incités à se mettre en retrait ou s’ils ne se sont simplement pas posé la question: le fait est qu’aucun homme de la rédaction ne s’est spontanément proposé pour rédiger un article sur le sujet… Ce constat sous forme d’autocritique montre que la question ne se règlera pas d’un coup de baguette magique, que leur implication est nécessaire pour faire bouger les lignes.

Notre manière de le faire est de lancer aujourd’hui notre «Gender Tracker», projet d’algorithme développé par Heidi.news et l’EPFL, pour mesurer la part des femmes citées dans les articles de presse.

Heidi.news sur Telegram, chaque fin de journée, recevez les articles les plus importants.
Inscrivez-vous!