| Idées

Pâques sans eux

Serge Michel

Mon père était un trompe-la-mort. Dans l’hommage que je lui ai rendu cette semaine dans le quotidien 24 Heures, je raconte qu’il est né en 1940 dans une famille ruinée juste avant par une faillite. C’était la Mob, son père surveillait les Allemands à la frontière. Alors sa mère a dû se débrouiller seule pour nourrir sa troupe de vieillards et d’enfants. Petit, il n’a pas eu l’alimentation ni les soins dont il avait besoin. Il en a développé des maladies contre lesquelles il s’est (bien) battu toute sa vie. Et puis il y avait son enthousiasme dans ses chantiers d’architecte: à plusieurs reprises il est tombé d’une échelle ou d’un toit - et s’est toujours remis.

Lors de la seule rencontre autorisée par les médecins avant sa mort, je lui ai rappelé cette capacité hors du commun à survivre en toutes circonstances. Il a souri et murmuré: «oui, mais cette fois c’est autre chose».

Autre chose, et comment!

Hier soir a été dépassée la barre des 100’000 morts sur terre. New York réalise avec stupeur que l’épidémie en ville a déjà fait deux fois plus de victimes que les attentats du 11 septembre 2001 et creuse des fosses communes sur Hart Island. Quant aux 1000 morts en Suisse (chiffres des cantons compilés par les rédactions Tamedia), ils étaient littéralement autour de nous. Suite à l’article sur mon père, j’ai reçu des dizaines de témoignages d’amis ou d’inconnus évoquant leurs parents ou grands-parents emportés par le Covid-19.

Ils et elles ne seront pas là pour Pâques, cette fête familiale qui, pour les chrétiens, est celle de la résurrection du Christ. Une célébration de la victoire de la vie sur la mort qui s’avère ardue, quand les morgues sont pleines et que les familles pleurent sans pouvoir s’embrasser.

Un enjeu de mémoire Cette pandémie décapite notre pyramide des âges. Elle précipite dans le silence une génération avec qui on n’avait pas fini de parler, ai-je écrit mercredi.

Mon père n'est qu’un parmi des milliers. D'ailleurs, son frère cadet Michel, ancien journaliste à la radio suisse romande, était hier au CHUV, entre la vie et la mort, lui aussi victime du coronavirus. Et encore, j’ai eu la chance de pouvoir décrire la vie de mon père dans un journal, son métier de peintre, sculpteur puis d'architecte, à la tête d'un bureau de 40 personnes à Yverdon, ayant construit des bâtiments où vivent et travaillent des milliers de personnes. Qui racontera les autres disparus de ce printemps noir de 2020 et l'hécatombe des EMS?

Des biographies apparaissent désormais sur les réseaux sociaux et des initiatives se multiplient, comme celle des «artisan·e·s en histoire de vie», un espace numérique pour partager des textes évoquant la situation actuelle.

Des historiens se mobilisent aussi pour construire une histoire sociale, qui ne se réduise pas aux grandes décisions politiques et aux documents administratifs mais intègre les voix des gens ordinaires – caissières, soignants, chauffeurs, réfugiés, enfants, etc. On vous en reparlera ici, car nous sommes convaincus de la nécessité d’une mémoire collective de cette pandémie, en plus de suivre l’actualité et de vous donner les éléments pour comprendre cette crise inouïe.

Ne dit-on pas, comme aimait à le répéter Philip Graham (1915-1963), éditeur du Washington Post: «Journalism is the first rough draft of history»?

Joyeuses Pâques, quand même.

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