OPINION - Ce n'est pas ce que cherchait la Russie

André Liebich

Professeur d'histoire et politique internationales à l'Institut universitaire des hautes études internationales de Genève, André Liebich est un expert en géopolitique. Nombre de ses travaux concernent notamment les enjeux liés à l'Europe post-communiste.

L’action russe en Ukraine va-t-elle bouleverser le monde de l’après guerre froide?  Oui, sans doute. Mais pas dans le sens que Moscou prévoyait.

Le Kremlin visait plusieurs objectifs — certains très ambitieux, d’autres moins — dans la campagne lancée au moins depuis le début de l’année. D’abord, il demandait que l’OTAN reprenne les frontières qu’elle avait à la fin de la Guerre froide; c’est-à-dire annuler toute l’expansion de l’Alliance des années 1990, quand la Russie était trop faible pour y résister. Puis la Russie cherchait à empêcher une nouvelle expansion, qui rapprocherait l’OTAN de ses frontières.

C’est ici qu’intervient la question de l’Ukraine. Comme on n’a cessé de le rappeler, tant à Washington qu’à Moscou, l’Ukraine ne fait pas partie de l’OTAN. Au sommet de l’OTAN à Bucarest, en 2008, sous la pression de l’administration américaine à l’époque, l’Ukraine (et la Géorgie) était désignée comme ayant un avenir «otanesque». Mais la France et l’Allemagne avaient réussi à renvoyer cette promesse aux calendes grecques.

Actuellement, les pays baltes représentent un plus grand risque que l’Ukraine pour la sécurité de la Russie. La frontière estonienne est à quelques kilomètres de St-Pétersbourg, deuxième ville russe. Mais les pays baltes sont membres de l’OTAN, et sont donc protégés par l’article 5 du traité fondateur de l’Alliance qui prévoit qu’une attaque sur un membre oblige tous les autres membres à venir à sa rescousse.

Pour le moment du moins, le Kremlin, et l’OTAN aussi de son côté, semblent avoir exclu l’éventualité d’une confrontation directe. Tel est le sens du refus des deux côtés d’adhérer à la demande du président ukrainien d’instaurer une zone d’exclusion aérienne. Les paroles proférées par le président Poutine, estimant que les sanctions introduites par les pays de l’OTAN équivalent à une guerre économique, n’ont pas été suivies d’action

Un danger existait

Si la Russie en était restée aux initiatives qu’elle a prises le 21 février, notamment celle de reconnaître l’indépendance des républiques populaires de Donetsk et Louhansk, les sanctions européennes auraient été beaucoup moins lourdes. Donetsk et Louhansk ont déclaré leur indépendance déjà en 2014 mais le monde entier, la Russie comprise, les considéraient comme faisant partie de l’Ukraine. Les accords de Minsk de 2014 et 2015 devaient mettre fin au conflit qui sévissait entre Kiev et ces républiques orientales autoproclamées.

Ces accords comportaient une décentralisation importante, admise par tous, et une nouvelle constitution. Implicitement, ils auraient consacré le statut neutre de l’Ukraine. Or cette dernière disposition est la clef de la crise actuelle. Les pays de l’OTAN, les Etats-Unis en particulier, maintiennent que la décision d’adhérer à une alliance internationale est un prorogatif souverain de chaque Etat. La Russie prétend que les pays doivent tenir compte de l’environnement international et des sensibilités des pays avoisinants.

On se demande si les USA auraient maintenu la même position s’il s’était agi de Cuba ou du Mexique qui voulait adhérer au CSTO, l’organisation de «sécurité collective» qui est dominée par la Russie et la Chine. Peu importe, la question est maintenant celle de l’Ukraine. On comprend alors que les pourparlers entre la Russie et son interlocuteur préféré, les Etats-Unis, n’ont pas abouti.

Par ailleurs, le côté occidental disposait d’une carte supplémentaire. Même si tous les membres de l’OTAN acceptaient la neutralité de l’Ukraine — ce qui est très improbable —, les nationalistes ukrainiens auraient empêché un tel geste qui aurait exigé un changement constitutionnel voté en bonne et due forme par la Rada, l’assemblée nationale ukrainien. Ils ont déjà montré leur opposition à tout compromis avec les Russes ou les républiques indépendantistes et pro-russes de l’Est en faisant catapulter violemment les accords de Minsk. Donetsk, Louhansk, et Moscou pouvaient légitimement craindre une tentative ukrainienne en ce début de 2022 de reprendre les territoires perdus en imitant le succès de l’opération «Tempête» (Storm) de 1995, qui avaient mis fin aux républiques serbes sur territoire croate. Ce danger explique la décision russe de reconnaître l’indépendance de Donetsk et Louhansk. Il n’explique pas la guerre.

La guerre semble avoir été décidée par le président Poutine. Coupé des sources variées, il semble avoir été victime de sa propre conception de l’Ukraine. D’une part, un peuple «frère» qui accueillerait les soldats russes avec les bras ouverts, d’autre part, un pays gangréné par les fascistes et néo-nazis qui sèment la russophobie, En l’absence de médias discordants, la plupart des Russes partagent la vision de leur président.

Vision manichéenne

En Occident aussi, particulièrement aux USA, le conflit est présenté comme une confrontation entre le Bien et le Mal. Oubliées les interrogations sur la corruption en Ukraine — interrogations déjà mises en sourdine pour permettre l’élection du président Biden. Le conflit est vu comme une lutte de la démocratie (Ukraine) contre le totalitarisme (Russie). Les pays de l’Europe occidentale ont adopté cette vision des choses, le dernier d’entre eux à avoir rejoint cette majorité étant l’Allemagne.

L’élan de solidarité à travers l’Union européenne, y compris dans les pays qui avaient refusé d’accepter les «migrants arabes», avec les millions de réfugiés ukrainiens a de quoi surprendre, Certes, les objectifs de politique étrangère de la Pologne, par exemple, coïncident avec la politique humanitaire de Varsovie. Les réfugiés sont blancs et chrétiens. Des Européens «comme nous». Pour la première fois depuis longtemps, l’opinion publique européenne, durement éprouvée par la crise Covid, rejoint la pensée des gouvernements, au grand plaisir de ces derniers. Mais des fissures apparaissent. On se dit surpris par le nombre d’étudiants «africains» parmi les réfugiés ukrainiens. On commence à calculer le coût pour l’Europe des sanctions contre la Russie.

Entretemps, la guerre continue. Washington cherche à convaincre le monde qu’elle ne deviendra pas une guerre entre la Russie et l’OTAN. Les Européens n’en sont pas convaincus mais ils continuent, tout comme les Etats-Unis, à livrer des armes aux Ukrainiens. Les manifestations pour la paix.se multiplient à travers le monde. Elles ne semblent pas couronnées de succès

La Russie a réussi à se couper de l’Occident et elle a inauguré une nouvelle guerre froide. Ce n’est pas ce qu’elle cherchait.