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Mon beau-frère trader m’a écrasé au Monopoly et voici ce que j’ai appris

Paul Ackermann

Malgré ma matu scientifique, j’ai un esprit assez littéraire, qui préfère jouer l’instinct, faisant confiance à la passion et à la créativité. Dans ma bulle médiatico-universitaire, je me demandais parfois à quoi ressemblait la vie professionnelle de ces hommes d’affaires que l’on voit sortir des grands hôtels en costard-cravate. Quel est leur talent? Qu’est-ce qui les motive?

C’est alors que, lors d’un de ces séjours en famille typiques des fêtes de fin d’années, hors du temps et entouré de ceux qu’on aime, j’ai joué au Monopoly avec mon beau-frère trader (et au Scrabble aussi).

Et là, j’ai découvert un autre monde. Un cerveau à l’opposé du mien. Ultra concentré alors que nous étions dans un des rares moments de l’année où l’on peut se détendre, il avait toujours trois coups d’avance sur moi, il semblait lire ce qui allait se passer à la fin de la partie et avoir une stratégie à mille variables pour y arriver. Je n’avais jamais vu ça. Il me baladait de loyers extravagants en hypothèques forcées. En quelques tours, j’étais largué, forcé de constater que nous ne jouions pas au même jeu.

J’ai d’abord pris ça pour de la pure intelligence. Un talent, qui ressemble à une force de calcul hors du commun chez ces gens-là. J’ai donc posé la question à l’économiste Peter Bossaerts, pionnier de la neuroéconomie qui a enseigné à Caltech, à l’EPFL et actuellement à l’Université de Melbourne. Pour lui, il y a bien un lien entre le succès professionnel des traders et leur réussite dans un jeu stratégique comme le Monopoly. Le lien tiendrait à leur «cognition sociale», leur manière de penser, les processus par lesquels ils donnent du sens au monde qui les entoure. Les expériences de Peter Bossaerts montrent que ce talent est moins mathématique que relationnel, une lecture instinctive des informations à disposition autour d’eux. Il le décrit dans son article de 2010, «Exploring the Nature of “Trader Intuition”». Par contre, selon Sacha Bourgeois-Gironde, professeur d’Economie à l’Université Paris 2 et auteur de «La Neuroéconomie» (Plon), ce ne sont pas des capacités stratégiques supérieures que montrent les expériences avec des traders. «Ce que l’on constate en imagerie cérébrale est une réduction de leurs réponses émotionnelles face au risque et à la volatilité des marchés. Ce qui peut expliquer aussi bien leur succès que leurs erreurs.»

Mais en perdant chaque partie face à mon beau-frère et en parlant avec lui, j’ai découvert qu’il y avait autre chose: l’obsession de gagner, un esprit de compétition hors normes qui dope, même en pleine digestion d’un de ces repas qui durent presque tout l’après-midi. Pas question pour lui de jouer à la légère, pour faire passer le temps. Pour dépasser le hasard des dés qui l’envoyaient parfois sur une mauvaise case, il mobilisait toutes ses capacités, comme moi en période de forte actualité ou d’examens quand j’étais étudiant. Et il le faisait avec un objectif simple, une voie toute tracée qui s’impose comme une évidence, une mentalité qui, pour lui, va de soi: tout donner pour gagner.

Mon beau-frère m’a expliqué que pour être un bon trader, il fallait non seulement voir loin et savoir bien calculer toutes les différentes options d’une stratégie, mais aussi ne jamais rien lâcher pour suivre cette stratégie, l’adapter au fil du temps. Dans son domaine, celui qui sera le plus motivé, qui aura le plus d’esprit de compétition, celui qui n’aura rien lâché tout au long du processus, sera celui qui réussira le mieux au bout du compte.

Par ailleurs, plus encore que par cette envie de gagner, il expliquait son engagement par une irrépressible envie de jouer. Depuis toujours, il adore jouer. Tous les jeux, y compris celui du travail. Dès qu’il entend qu’une partie se lance son instinct le met en éveil. En vacances, ayant enfin relâché la pression, cet engagement me semblait inatteignable, à des années-lumière de mon état d’esprit de fin d’année. Nos métiers avaient-ils faits de nous ce que nous étions, ou avions-nous choisi nos métiers car nous savions que notre manière d’être nous destinait à ça? La poule et l’oeuf…

Quoi qu’il en soit, ces fêtes de famille sont souvent l’occasion de découvrir d’autres mondes, d’autres vies que la sienne, d’autres visions. Et d’enrichir notre vie et notre vision en faisant tomber les barrières. Alors profitez-en! Joyeux Noël!

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