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#MeToo mais pas chez nous: chez Unia, les femmes harcelées ne parlent pas, elles partent

Serge Michel

Vendredi dernier, à la lecture de la Tribune de Genève, nous avons été plusieurs, à la rédaction, à se faire la même réflexion: #MeToo arrive enfin en Suisse! Une excellente enquête du 6 décembre de nos consœurs Chloé Dethurens et Caroline Zumbach révélait qu’une dizaine de femmes avaient souffert des «méthodes douteuses» (en fait, du harcèlement caractérisé) d’un syndicaliste genevois de premier plan: des invitations insistantes à des rendez-vous hors du cadre professionnel, des contacts physiques non désirés, des relances incessantes via mail ou SMS.

J’étais encore au journal Le Monde à l’automne 2017 lorsqu’a éclaté l’affaire Weinstein et que les vagues #MeToo puis #balancetonporc ont déferlé sur la France. Nous avions organisé une réunion au plus haut niveau «pour que ce mouvement de dénonciation du harcèlement sexuel soit une de nos priorités éditoriales». Une task force a été mise en place pour enquêter partout: lycées, universités, grandes entreprises ou sociétés de nettoyage, hôpitaux, syndicats, médias, milieux sportifs ou politiques. Une méthodologie a été adoptée pour vérifier les dizaines de témoignages recueillis, des scandales ont été mis à jour, des noms ont été publiés – s’ils étaient d’intérêt public.

Une des ressemblances entre l’affaire genevoise et plusieurs cas français est qu’elle intervient dans un contexte militant et «de gauche». En France, des abus ont notamment été révélés au syndicat étudiant UNEF, chez les jeunes socialistes, les jeunesses communistes ou des responsables écologistes. Cela a parfois été expliqué par le fait que le pouvoir de certains chefs tient à la fois de la hiérarchie et de l’idéologie. Ou que pour des femmes, dénoncer des faits de harcèlement au sein d’une organisation militante peut être vu comme une trahison de la cause. Mais à y regarder de plus près, il reste bien des différences entre les deux pays.

Si, en France, #MeToo a connu des dérives, en Suisse c’est la banquise.

Ici, les femmes n’ont pas encore pu libérer leur parole. Et quand elles s’adressent à leur hiérarchie, rien ne bouge. De fait, l’impression que laisse le plus grand syndicat suisse avec cette affaire est désastreuse. Jugez plutôt:

  • Il a fallu qu’un article sorte dans la presse pour que le responsable syndical en question soit suspendu (lundi 9 décembre). Les journalistes ont enquêté trois mois alors que les faits de harcèlement s’étalent sur des années. Ces faits ont plusieurs fois été rapportés au comité directeur – en vain; leur auteur était surnommé «DSK» ou «le pervers» par ses collègues.

  • Le premier article, par prudence, ne mentionne même pas le nom du syndicat concerné: Unia. Il a fallu qu’un autre syndicat, le SIT, précise que le syndicaliste en question n’était pas issu de ses rangs pour qu’Unia publie à son tour un communiqué.

  • «Chez Unia, les femmes harcelées ne parlent pas, elle partent», nous a déclaré un employé du syndicat. Elles quittent Unia avec des clauses de confidentialité strictes, leur silence est garanti pour des années tout en laissant leur harceleur en place et même (dans le cas genevois) pressenti pour des fonctions encore plus élevées.

  • Le nom de l’auteur présumé des faits n’apparaît nulle part, contrairement à beaucoup d’affaires françaises. Seul Paolo Gilardi, autre syndicaliste genevois et enseignant à la retraite, s’est amusé sur sa page Facebook à semer des indices pour conduire les chasseurs sur la piste du loup.

  • Les témoignages que nous avons recueillis, en plus de ceux de la Tribune de Genève, font apparaître, chez Unia, une vraie difficulté à sanctionner ce type de comportement délictueux. En 2016, la section zurichoise d’Unia ne s’est séparée qu’à contre-cœur de sa «star» Roman Burger, qui avait exercé de multiples pressions sexuelles sur ses collaboratrices. A Genève, l’employé suspendu cette semaine a longtemps été protégé: «quand on peut engager un Mario Balotelli (bon footballer italien) dans l’équipe, on le fait», aurait dit le secrétaire régional alors que le recrutement de cette personne, précédée par des bruits de harcèlement dans d’autres organisations, ne faisait pas l’unanimité. Un climat que décrit bien le chercheur de Lausanne Olivier Fillieule dans son livre Le métier et la vocation de syndicaliste: «une division sexuée du travail et un maintien des femmes dans des positions plutôt dominées malgré des politiques volontaristes de promotion des carrières féminines».

Bien sûr, il convient de respecter la présomption d’innocence. Mais après dix ans de comportements répétés, de signalements à une hiérarchie qui reste sourde et de souffrance des victimes qui pleurent dans les toilettes, tombent malades et ne voient plus d’adéquation entre leur cauchemar à l’interne et les valeurs professées à l’externe par le syndicat (qui invite les victimes dans les autres entreprises à dénoncer leurs harceleurs), cela ressemble à de la présomption d’impunité.

La prise de position du Syndicat Unia suite à la publication de cet article est à lire ici.

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Cet article a été modifié le 16 décembre 2019: c'est le comité directeur d'Unia qui a été informé à plusieurs reprises de faits de harcèlement à Genève, et non le comité central comme indiqué précédemment par erreur.

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