| Idées

Malgré la défaite de la Suisse à l’Euro, une belle histoire à raconter

Julien Pralong

Hier soir, j’ai regardé en famille le quart de finale Suisse - Espagne. Et même si l’issue cruelle pour cette «Nati» dont j’étais le seul supporter dans mon salon me restera longtemps en travers de la gorge, ce moment à plusieurs est inoubliable.

Vendredi matin, sous ma télé, j’avais découvert deux drapeaux en Lego. Un rouge à croix blanche et l’autre à bandes roja-amarilla-roja. Mais la neutralité était de façade. Mes enfants et mon épouse sont bi-nationaux suisses et espagnols, ils avaient choisi leur camp. Et ce n’était pas le mien!

La véritable force du foot, c’est qu’il permet d'écrire et de raconter une histoire subjective, qui sert à la transmission entre générations. Avec mes enfants, nous regardons certains matches en direct, le plus souvent entre nous, mais aussi avec des voisins ou des amis. Et nous visionnons les résumés des autres rencontres chaque matin. «Papa, tu nous montres les buts d’hier, et les classements, et le programme…» Puisque la Suisse s’est surpassée et que l'euphorie s'est répandue, cet Euro a une saveur particulière.

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Une surprise sous ma télé. (DR)

Ma fille (7 ans) est couchée sur le canapé, la tête posée sur mes cuisses. Le foot ne l’intéresse pas vraiment. Mais elle est là, dans ce maillot de l’Espagne taille adulte qui lui fait sac de couchage, et elle n’aurait envie d’être nulle part ailleurs. «Moi, j’aime regarder les matches que si c’est à côté de toi en te faisant des câlins», m’a-t-elle dit.

Sinon, des salves ininterrompues de questions sur le jeu, sur les joueurs et leurs «noms bizarres», sur ces sélectionneurs «toujours habillés pareil» et sur les «mecs chelous» dans le public. Le mécontentement de ma fille chaque fois qu’elle voit Yann Sommer à l’écran, «parce qu’il est moche». Son insistance à comprendre la règle du hors-jeu en m’apportant une feuille et un stylo pour que je lui explique, puis son empressement à demander à sa mère, toute fière, si elle aussi la connaissait. Les sauts de joie de mon fils (10 ans), joueur lui-même, quand ses idoles - Lukaku, Modric, Ronaldo, De Bruyne, Mbappé ou Griezmann - brillent. Ou quand l’Espagne a battu la Suisse (3-1 aux tirs au but, 1-1 après prolongation), hier soir.

Mais ses doutes, aussi: a-t-il le droit de ne pas «aimer comme papa»? Il a je pense réglé la question après la défaite suisse, en me passant un paquet de mouchoirs et en me disant, dans un sourire qui lui coûtera deux mois de sorties avec ses potes: «Si jamais tu veux pleurer...»

Eliminée, la Suisse boucle ses valises ce matin. Elle est triste et, pourtant, pour le public, c’est un peu comme si elle avait gagné. En cet été 2021 de répit épidémique, cette expérience de la victoire collective qui transcende (le succès lundi contre la France en a été le parangon), marquera celles et ceux qui l’ont vécue. Après avoir traversé ce que nous avons traversé, que la futilité nous fait du bien! Je soupçonne d’ailleurs la majorité de ceux qui sont descendus dans la rue pour célébrer cette «Nati» de ne pas s’intéresser d’ordinaire au football. Le besoin d’exulter et de fêter. A plusieurs.

Je veux voir un symbole dans ce qu’a accompli cette équipe de Suisse multiculturelle. J’explique à mes enfants franco-hispano-suisses que cette réussite est celle d’un collectif concentré sur un objectif commun et très ambitieux. Je leur dis aussi qu’elle est la validation d’un choix de vie: croire en ses qualités tout en ayant conscience de ses faiblesses, aller au bout de ses propres idées dans un véritable acte de foi. Le sélectionneur Vladimir Petkovic a décidé que la Suisse devait jouer. Quoi qu’il lui en coûte, quel que soit l’adversaire. Ce ne serait plus la petite Suisse qui courbe l’échine mais celle qui regarde l’autre droit dans les yeux.

Voici mon récit subjectif. C’est de ces choses que je veux parler à mes enfants, en espérant qu’ils en retiendront au moins une partie. On peut penser ce que l’on veut du football et de ses dérives, mais notre mémoire collective a besoin d’autres moments d’union que les catastrophes. Cet Euro en est un.

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