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Ma rencontre avec Joëlle Bertossa, productrice de sens

Géraldine Savary

A partir d’aujourd’hui et toutes les deux semaines, Géraldine Savary contribue à Heidi.news au travers d’une «rencontre» afin de dessiner, article après article, une sorte de constellation de personnalités dont le tracé serait totalement subjectif, aléatoire et transparent.

Ma première rencontre avec Joëlle Bertossa s’est jouée sur un malentendu. J’étais invitée à Visions du réel, et je l’ai confondue une bonne partie de la soirée avec la directrice du Festival. Elle eut l’élégance de ne pas me le faire remarquer, discourant sur les budgets et la programmation comme si c’était les siens.

La deuxième fois, à Locarno, je l’ai bien reconnue. On fait connaissance. Je lui demande si «être la sœur du gars qui enquête sur la moitié de la République à Genève, ce n’est pas trop lourd à porter». Question à peine sexiste, comme si nous avions à nous définir en fonction de nos familles ou de nos amours. Décidément, je m’enfonçais.

Et puis enfin Berlin, festival du film international, tout récemment. Elle y présentait un film, dont elle est la co-productrice. Et à la voir, à l’entendre, j’ai eu envie de la rencontrer «pour de vrai». Parce qu’elle n’est ni la directrice de Visions du réel, et pas seulement la fille et la sœur d’éminents procureurs genevois. Elle est elle-même, Joëlle Bertossa, productrice de cinéma.

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Joëlle Bertossa DR

On s’est donné rendez-vous chez moi. Plus simple, plus tranquille, nous sommes-nous dit. Elle a l’habitude de se lever tôt, contredisant les stéréotypes qui prétendent que les gens de la culture se hissent du lit dans l’après-midi et se couchent dans la nuit. Elle arrive avec des croissants, une envie de café et cette gaîté un peu inquiète qui la caractérise. On est dans un bureau, la lumière est tendre, elle jette à peine un coup œil à l‘endroit. J’imagine qu’elle est déjà concentrée sur l’interview. Pour elle comme pour moi c’est une première. Je lui ai expliqué l’idée, elle m’a dit «de toute façon je te fais confiance».

On a quelques points communs avec Joëlle mais pas tant que ça. Elle m’a repérée en 2006, au moment où je défendais les budgets pour la culture au Parlement fédéral. Elle est engagée au Parti socialiste aussi, à Genève. Et candidate pour siéger au conseil municipal de la ville. Comme présidente de la commission fédérale du cinéma, je la croise désormais dans les endroits et manifestations liés au cinéma. Soleure, Berlin, Zurich, Locarno. Des films, des réseaux, des apéros, beaucoup de travail aussi, mais hors des projecteurs. Pour le reste, elle est genevoise donc étrange à mes yeux, secrète, évitant les questions sur sa vie privée. Quand elle ne veut pas répondre, son regard glisse vers l’horizon.

Tous les jours, on devrait remercier Dieu pour tous les vœux qu’il n’a pas exaucés. Joëlle Bertossa voulait être journaliste, envoyée spéciale à Pékin. Elle est prête à partir, commence à apprendre le chinois. Résultat, elle se retrouve à Bruxelles, reçue à la prestigieuse Ecole de cinéma, une sur quatorze parmi les 400 candidates et candidats. Cacherait-elle bien son jeu? Sa modestie et sa réserve pour masquer une volonté de fer?

Rentrée à Genève, elle commence à travailler comme assistante de réalisation pour Nicolas Wadimoff et sa boîte de production, Akka. «A ce moment-là, ça a été le déclic», raconte-t-elle. J’ai su que je voulais accompagner les cinéastes, devenir productrice.»

Accompagner les cinéastes… et pourquoi ne pas faire ses propres films alors? «J’ai compris que pour être réalisatrice, il faut que sa voix soit plus forte que celle des autres. On doit avoir une sorte d’urgence intérieure, envie d’hurler au monde ce qu’on ressent, ce qu’on veut dire. Moi je préfère aider les gens à s’exprimer.»

Je me demande si ce n’est pas une réaction typiquement féminine, ça, de considérer que sa voix n’est ni urgente, ni forte, ni importante. Mais après tout, réalisatrice, est-ce vraiment plus difficile, plus audacieux que productrice? Cette hiérarchie n’est-elle pas bourrée de préjugés?

Parce qu’il faut quand même un certain courage pour créer comme le fait Joëlle Bertossa, une entreprise, toute seule, avec 20’000 francs en poche empruntés à une amie. Et s’imposer dans un secteur économique au carrefour entre l’industrie et la culture subventionnée. Un marché tout petit mais où tout coûte très cher. «Mon travail, ma réputation ont joué un rôle. Et il y a tellement de jeunes réalisateurs qui se lient avec de mauvais producteurs, avec des personnes peu fiables. Ensuite ils signent des contrats et se retrouvent piégés.»

A ce stade de la discussion, on a déjà bu des litres de café et je n’ai toujours pas compris exactement quel était ce métier. Comment y arrivait-on? Ce n’est manifestement ni le hasard, ni le titre académique, ni la fortune. Alors? «Tu apprends sur le tas. Il y a l’aspect administratif, bien sûr. Ensuite, tu dois suivre tous les stades de gestation du film, de l’écriture à la distribution. Enfin, tu dois bien t’entendre avec le ou la réalisatrice. Parce que tu l’accompagnes pendant des années.»

Voilà sans doute le secret de Joëlle Bertossa. Derrière son humour, cette façon de ne pas y toucher, sa chevelure d’ange impertinent, il y a rigueur et continuité. Une exigence de marathonienne. Elle choisit ses réalisatrices et réalisateurs, ses projets. Son portfolio se caractérise par la recherche d’un cinéma politique, au sens large du terme. «Un sujet, ça ne veut rien dire, il faut un point de vue nouveau, une forme nouvelle et qu’avec l’artiste, on parle le même langage. Il faut que le réalisateur ou la réalisatrice accepte mon autorité, et mon avis.»

A Berlin, quand je l’ai rencontrée, on sortait d’une soirée de Swiss films. Une bonne partie de la branche du cinéma était là, sur la Potsdamer Platz, à côté de la grande salle de la Berlinale. Il pleuvait des cordes, le vent du Nord nous mordait la nuque. En comparaison, Soleure est tropicale. Des réalisateurs cherchaient des financeurs, les producteurs des partenaires, les autres des places de cinéma. Joëlle venait présenter un film de Philippe Garrel, une co-production franco-suisse, «Le Sel des Larmes». Elle passait d’un groupe à l’autre, rompue à ces exercices de mondanités obligées. Professionnelle.

Car les films produits par Joëlle Bertossa sont les habitués des sélections de festivals, Berlin, Toronto, Venise, Locarno. Et dans ces soirées, en marge des programmations, on crée une famille. Une famille qui n’a pas de frontières géographiques mais qui se construit en fonction des choix artistiques. Chaque maison de production en Suisse a son double à l’étranger, un partenaire qui partage les mêmes valeurs et avec lequel ensuite se bâtissent des projets de films. Les boîtes de production se respectent. «On ne marche pas sur les plates-bandes de nos confrères.»

N’y aurait-il donc aucune jalousie, aucun regret, d’être passée à côté d’un projet à succès? «Chacun suit son propre chemin, je suis fière de tout ce que j’ai produit. Mais oui, récemment, je suis passée à côté d’un film magnifique que j’ai refusé. Trop d’amitié pour le réalisateur.»

Producteur de cinéma, ce n’est pas un gros type avec un cigare qui invite des actrices dans sa chambre d’hôtel? Non, je n’ai pas posé la question de cette manière-là, bien sûr. Mais plutôt: que penser de la place des femmes dans le cinéma? Et comment expliquer le nombre important de femmes productrices en Suisse? Allez, on les cite: outre Joëlle Bertossa, il y a entre autres Pauline Gygax, Elena Tatti ou Ruth Waldburger. «Justement, me répond Joëlle, je n’ai jamais associé l’image de mon métier aux hommes. Il y avait des femmes productrices qui avaient déjà tracé le chemin». J’insiste. Le monde du cinéma ne reste-t-il pas un bastion masculin? «Les choses progressent. Mais elles ne progressent que s’il y a des mesures incitatives fortes en faveur des femmes. L’Office fédéral de la culture les a prises en privilégiant les dossiers des réalisatrices femmes à qualité égale. En France, les soutiens publics dépendent du nombre de femmes aux postes à responsabilité dans un projet. Dans notre entreprise, nous accompagnons autant de films tournés par des femmes que par des hommes. Les femmes dans le cinéma s’organisent, font entendre leur voix. Il y a désormais plus de filles dans les Ecoles de cinéma. La nouvelle génération a la niaque.»

A ces propos optimistes, je reconnais la trajectoire des femmes de ma génération. Celle qui s’est imposée dans un monde d’hommes en considérant que le travail et l’opiniâtreté faisaient office de revendications. Que penser alors des passions qui agitent actuellement le milieu du cinéma, les réseaux sociaux, l’opinion publique autour de Polanski et de la sortie magistrale d’Adèle Haenel? «Virginie Despentes a tout dit», commence par répondre Joëlle. Elle poursuit par un long silence. «C’est souvent l’excès et les exagérations qui font bouger les fronts. Mais ce qui me dérange c’est la violence. Vis-à-vis de la famille de Polanski. Ce n’est pas très féministe de s’attaquer à la femme du réalisateur.» Elle comme moi, on reste sur cette question en suspens, admirant la force du geste d’Haenel, avouant notre gêne aussi, à trancher complètement, à choisir son camp.

En attendant, Joëlle Bertossa trace son chemin. Au Mexique, en accompagnant pas après pas le futur film de Germinal Roaux, à organiser la sortie du film de Philippe Garrel, à espérer que «L’île aux oiseaux», nominé au prix du cinéma suisse soit récompensé, ou à suivre le montage d’un prochain film avec Virginie Efira.

Elle doit prendre son train, tout d’un coup elle disparaît. Je n’ai pas le temps de la prendre en photo. Je soupçonne que c’est délibéré.

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