Un des léopards tueurs d'hommes, puni par la captivité à vie et photographié par ses gardiens.
La révolution des toilettes | épisode № 08

«Ma sœur était partie se soulager. Elle s’est fait manger par un léopard»

Où l’on fait connaissance de familles ayant été victimes de léopards lorsqu’elles pratiquent la défécation en plein air, et de gardiens de léopards bien désolés du comportement de leurs fauves préférés.

J’ai tellement insisté auprès du responsable de la faune qu’il s’est levé d’un bond, a ouvert la porte de son bureau encombré, s’est dirigé sans un mot vers son 4x4 et m’a emmené dans une zone interdite au public pour que je puisse voir, de l’extérieur, la prison où sont enfermés à vie les léopards qui ont tué des hommes.

Le Sanjay Gandhi National Park est une zone protégée de 84 km2 au nord de la mégapole de Mumbai (Bombay, ndlr) une forêt intérieure presque trente fois plus vaste que Central Park, bordée de gratte-ciels et de bidonvilles; une bizarrerie sublime qui, outre des populations de singes, de gazelles, de crocodiles ou de cobras, affiche la plus haute densité de léopards au monde. Grâce à des pièges photographiques, des caméras thermiques et infrarouges, plus de quarante individus y ont été recensés.

Des battues pour capturer les mangeurs d’hommes

Le problème, c’est qu’avec la pression démographique et les occupations illégales, les interactions entre humains et léopards deviennent de plus en plus fréquentes. Et il arrive parfois, au lieu des chiens errants qui constituent l’essentiel de leur régime alimentaire, que les prédateurs blessent ou tuent des citoyens indiens. La municipalité a compté quatre-vingt attaques mortelles en vingt ans, et autant de blessures.

Comparé aux 600 morts par année dans des accidents sur les routes de Mumbai, le chiffre paraît faible, mais ces attaques suscitent l’attention exaltée des médias locaux au point de générer des battues pour capturer l’animal tueur.


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Un des léopards tueurs d'hommes, puni par la captivité à vie et photographié par ses gardiens.

Quel rapport avec mon enquête sur la révolution des toilettes? Parce qu’il arrive régulièrement que les fauves profitent d’un moment de fragilité, lorsqu’un homme ou une femme se trouve seul pour déféquer ou uriner à l’extérieur, souvent accroupi, pour l’attaquer.

«Quand j’étais jeune, on n’avait pas peur des léopards. Nos maisons ne possédaient ni fenêtre ni porte. Mais la jungle a pris le dessus.»

Maroshi Pada est un village situé dans les zones protégées au sud du parc; seules les populations tribales, les Warli, ont le droit d’y vivre. On y accède par des pistes de terre, puis un chemin escarpé. Trente minutes plus tôt, je sirotais un expresso double au huitième étage de mon hôtel. Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la friction des antipodes.

«Vous voulez du chaï?»

Suman Vishnu Kharpade a un point rouge au milieu du front, un sari jaune surpiqué d’orange, deux bracelets noirs, deux bracelets dorés. On ne lui donne aucun âge. Dans la grande pièce qui lui sert de cuisine, il n’y a absolument rien au sol, les casseroles sont posées sur des meubles, les icônes de Ganesh et de Hanuman, les photographies de sa famille, sont exposées sur un établi à hauteur de bras. Elle ne veut pas être surprise par un animal qui se serait caché.


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Sita, la sœur de Suman (debout sur la photo), a été tuée par un léopard il y a sept ans. | Arnaud Robert pour Heidi.news

Suman est née tout près de là, dans un autre village de la périphérie du parc: «Quand j’étais jeune, on n’avait pas peur des léopards. Nos maisons ne possédaient ni fenêtre ni porte. Mais la jungle a pris le dessus.»

Depuis le Wildlife Protection Act d’Indira Gandhi en 1972, le parc est mieux protégé contre les colonies illégales, la déforestation clandestine et le braconnage. Il prospère et attire plus de deux millions de visiteurs chaque année, sur la promesse qu’il reste un îlot de vie sauvage, un eldorado tropical, au milieu de la mégalopole de Mumbai.

«C’était la saison de la moisson du riz, le 2 novembre 2012. Nous étions tous réunis dans ma maison, mes fils, mon mari, ma sœur Sita et moi. On était éreintés. J’ai préparé le dhal. Après avoir mangé, vers 21 heures, ma sœur est sortie pour uriner. Une quinzaine de minutes plus tard, elle n’était toujours pas revenue. Mon mari est sorti avec mon fils pour la chercher.»

La justice des gardes forestiers

Il fait très sombre. Au bout de leur lampe de poche, ils aperçoivent des plants de bananier affaissés dans le jardin. Puis des traces qui mènent jusqu’à des buissons, à une vingtaine de mètres de la maison. Ganesh, le fils, veut me montrer l’endroit exact où ils ont retrouvé le corps de Sita. Elle est étendue avec deux léopards assis de part et d’autre de son corps. «On a commencé à crier. Les léopards ont fui.» Sita était déjà morte. Une profonde blessure troue son cou.

Je rencontre les rangers du Parc Sanjay Gandhi au pire moment. Il y a quelques jours, plusieurs léopards en captivité ont été empoisonnés.

Tout le village accourt. Puis les troupes du Forest Department qui posent des pièges dans la zone: une grande cage ouverte abrite une plus petite cage où est disposé un appât, généralement un poulet. Pour éviter que la population fasse elle-même justice, les gardes forestiers capturent systématiquement les animaux qui s’en sont pris aux hommes. Ceux qui ont blessé sont flanqués d’une puce avant d’être relâchés dans le parc pour disposer d’une «seconde chance». Quant à ceux qui tuent, «les man-eaters», les mangeurs d’hommes, ils sont, oui, embastillés.


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Touristes dans le Sanjay Gandhi National Park, zone ayant la plus forte densité de léopards au monde. | Arnaud Robert pour Heidi.news

Je rencontre les rangers du Parc Sanjay Gandhi au pire moment qui soit. Il y a quelques jours, plusieurs léopards en captivité ont été empoisonnés et deux d’entre eux sont morts. Il s’agit peut-être de groupuscules anti-léopards qui ont introduit de la viande toxique à l’intérieur de la prison. Tous les accès ont été bloqués, le «rescue center» a été placé sous vidéosurveillance et il est hors de question que j’aille y jeter un œil.

Après que les gardes ont capturé et enfermé les léopards qui ont tué Sita, après que son corps a été brûlé sur une colline proche, la famille a finalement décidé d’ériger des toilettes.

Le chef de la faune me décrit les chasses qu’il dirige, parfois au milieu de zones d’habitation très denses; en 2018, quatre hommes ont été blessés lors d’une capture. Il doit répondre à plusieurs appels par semaine pour faire fuir un animal qui erre dans les rues:

«Les gens trouvent que les fauves n’ont pas le droit de partager le territoire avec eux. La vérité, c’est qu’il faut trouver un mode de coexistence. Nous proposons des stages de sensibilisation pour les communautés aux abords du parc. On leur donne deux conseils : ne laissez pas traîner vos ordures et utilisez des toilettes.»

Après que les gardes ont capturé et enfermé les léopards qui ont tué Sita, après que son corps a été brûlé sur une colline proche, la famille a finalement décidé d’ériger des toilettes.

Attaque dans les herbes hautes

Vishnu, le père de famille, travaille à Film City, les immenses studios de cinéma qui bordent l’ouest du Parc. Il y entretient une pompe à eau. Le matin, il croise les vedettes de Bollywood: «J’aperçois souvent la vedette Akshay Kumar, il joue dans le film «Toilet». J’ai entendu parler du programme national Swachh Bharat, de tous ces cabinets que le gouvernement installe dans le pays. Nous? Non, personne n’est venu nous voir...»

La communauté investit dans une petite construction de ciment, en bordure du village. Pour éviter de sortir la nuit, la famille de Suman a même bâti pour 3000 ou 4000 roupies (entre 40 et 50 francs) un petit WC adjacent à leur pièce principale.

«C’est sûr qu’on a peur.»

Alors que j’avale mon troisième chaï passe par là Vinod Ramji Hadal, 23 ans, pull Armani, bermudas, claquettes brésiliennes: «Moi aussi je me suis fait attaquer par un léopard». Il avait 17 ans et était lui aussi allé uriner à quelques mètres de chez lui, peu avant l’aube. Il m’emmène à l’endroit où l’attaque s’est produite, dans des herbes hautes. C’est ici que le léopard lui a sauté sur la nuque, lui a lacéré le flanc. Vinod porte toujours les traces des griffes. Il s’en tirera avec huit points de suture.


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Vinod a été attaqué par unn léopard il y a cinq ans alors qu'il urinait dans les hautes herbes | Arnaud Robert pour Heidi.news

J’imagine que, lui aussi, se sert désormais de toilettes. Il baisse les yeux et sourit. «En fait, non, il m’arrive d’aller dans la nature. L’air est meilleur, c’est bon de voir le ciel quand on chie. Et puis la nature, elle, ne pue pas.»

Quand je me retrouve enfin devant le «rescue center», le cachot des léopards, le chef de la faune m’indique une cage extérieure où un léopard tourne en rond. C’est ce fauve qui a tué il y a quelques mois le bébé d’un employé du parc. Je regarde par-dessus la clôture, ces bêtes capturées. Elles portent toutes un nom. Suraj est mort empoisonné. «Nous avons ici quatre mangeurs d’hommes. Ils ne sortiront pas.»

Waghoba, le dieu-léopard

Évidemment, le danger que représentent les léopards paraît anecdotique quand on le compare aux viols et harcèlements que les femmes subissent en Inde quand elles sortent pour se soulager. Il est même dérisoire si on le met en rapport avec les maladies dont les Indiennes souffrent parce qu’elles s’interdisent (à moins que ce soient leurs maris qui les en empêchent), de sortir à certaines heures pour déféquer.

Mais l’histoire de Sita, morte parce qu’elle n’avait pas de toilettes, et celle de Vinod, qui préfère courir le risque d’être attaqué à nouveau par un fauve plutôt que d’utiliser des WC puants, dit quelque chose de la tâche gigantesque qui attend le gouvernement indien pour en finir avec la défécation à l’air libre.

Les toilettes, ce n’est pas que de l’ingénierie. C’est de la culture.


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Malgré les blessures dues aux léopards, la population du parc vénère ces animaux, comme dans ce petit temple. | Arnaud Robert

Ganesh, le fils, le Dieu de la sagesse, veut encore me montrer quelque chose, en contrebas du village. Un petit temple, modeste, sous un vieil arbre. Au fond de la pièce vide, un autel sur un promontoire de carrelage. Deux icônes roses sont posées devant des offrandes. La déesse Saraswati, représentée sous les traits d’une femme en sari pourpre. Et le dieu Waghoba, un léopard maladroit dont on reconnaît la pelure striée.

«Lors des grandes fêtes hindoues, on lui donne des noix de coco brisées. On prie pour qu’il ne nous attaque pas quand on doit aller en forêt. On ne lui en veut pas. Même s’il a pris ma tante. Ce qui devait arriver est arrivé.»