Lettre aux Français qui peinent à comprendre qu'en Suisse, on skie

Julien Pralong

Chères Françaises, chers Français, chers interdits de ski de toute l’Europe,

Ce matin, je pars skier. Le temps de bourrer le coffre avec mon matériel et celui des enfants. Et je skierai toute la semaine. Avec un plaisir non dissimulé. Ce sera ma bulle, LA bulle d’oxygène. Celle qui me permettra de respirer avant le retour à l’apnée de nos vies partiellement confinées et de ses rapports empêchés.

J’avoue que je n’ai pas l’esprit totalement libéré, du moins en ce moment, avant de prendre la route. Une gêne passagère qui s’évaporera quand claqueront les fixations, un léger remord qui sera balayé au premier crissement de spatule sur un appui pied droit, une petite crainte de l’opprobre qui disparaîtra au premier amas de poudreuse.

L’Europe a interdiction de chausser les skis (sauf l’Autriche, mais qui réserve ses domaines aux seuls Autrichiens) alors que moi et les miens, un peu goguenards, arrivons bientôt à la station, dans les Alpes suisses. A vrai dire, je me sens un autre. Mi-voyou, mi-drogué, dans la nuit d’une ville viciée, je tâtonne en cherchant ma dose. Skier sous Covid, c’est faire l’expérience de l’illicite. Ou plutôt de l’immoral. Peut-être même de l’amoral.

Les stations de mon pays sont restées ouvertes parce que le ski, en Suisse, c’est sacré. Enfin ça, c’est pour le mythe. Parce que cette décision est surtout politique. Dans ce pays fédéraliste, certains cantons auraient considéré une fermeture des remontées comme un acte de guerre de la part du pouvoir central. La fermeture des restaurants est dramatique pour tout un secteur économique mais n’a pas bouleversé la population, alors que la fermeture des remontées pouvait possiblement retourner l’opinion.

J’ai néanmoins bien entendu les murmures de réprobation. Hiver 2020/21: skier, c’est mal! Je fais le sourd mais j’entends tout de même ce raisonnement implacable:

  1. Plus les gens s’isolent les uns des autres, moins un virus circule;

  2. Sur les pistes, dans et aux abords des remontées mécaniques, la probabilité de me retrouver dans un attroupement est élevée;

  3. Le ski alpin augmente les risques d’accident (surtout quand on skie comme moi), or le personnel soignant des hôpitaux a autre chose à foutre que de s’occuper de jambes cassées ou de genoux en vrac.

La conclusion s’impose: il faut renoncer à skier. Sauf que, je vous l’ai dit, toute la semaine, ma famille et moi allons skier.

Sentiment de culpabilité? Il y a beaucoup de voix dans ma tête et elles sont rarement d’accord entre elles. Alors j’arbitre, mais j’écoute aussi notre sacro-saint Conseil fédéral. Lequel, Mesdames et Messieurs, m’a donné sa bénédiction alors qu’à vous, Françaises et Français, l’Elysée a ordonné de renoncer aux joies de la neige. Y compris dans une version suisse clandestine. Schadenfreude, à n’en pas douter: pour une fois je ne serai pas ralenti par les Parisiens, ni sur les pistes ni dans les queues.

Quand les flammes dévorent un chalet, le Suisse sauve ses lattes! La pratique du ski, totem du pays, est un des derniers bastions à résister aux mesures sanitaires. Puissant révélateur d’une identité nationale politique et culturelle, tandis que sévit une crise planétaire. Des médias – jusqu’au New York Times – s’en sont fait l’écho. Nous sommes, une fois de plus, une curiosité. Mais une curiosité qui s’assume, au risque de tensions diplomatiques. Et le reste du monde de jalouser, une fois de plus, la singularité helvétique.

A titre personnel, skier est une priorité. Je ne peux même pas imaginer une saison sans. D’accord, il était impensable pour moi, il y a quelques mois, de vivre visage masqué, d’être interdit de bureau, de bars et de restos. Pourtant je (sur)vis et peut-être aurais-je aussi survécu à un hiver sans ski. Cette dichotomie monde ouvert/monde fermé nous dit finalement bien des choses sur notre conditionnement psychologique. Ainsi que sur nos pulsions animales à sans cesse vouloir explorer l’entier du champ des possibles et à nous y engouffrer.

La dichotomie nous rappelle aussi que nous sommes tous très différents et que nos curseurs sont égocentrés. Dans cette démocratie sanitaire où les interdits balisent nos quotidiens, il nous faut relâcher la pression et trouver des instants de bonheur. Certains brisent les enclos du rassemblement maximal autorisé dans une chorégraphie digne de la Prohibition, d’aucuns crochètent les serrures de leur bureau pour fuir le télétravail, d’autres nient le potentiel viral d’autrui et s’enlacent, et s’embrassent. Pas tout à la fois, pas tout le temps. Mais ponctuellement. Le curseur. Pour respirer. De l’oxygène.

Allez, je vous laisse, un peu coupable, un peu canaille, mais très heureux. Je pars skier.