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Lutter contre les espèces invasives, prochain combat pour sauver la biodiversité

Le chat domestique est populaire, mais nombreux sont les écosystèmes où il fait des ravages | Brisbane City Council

Au cours de ses migrations, l’homme a souvent emporté avec lui d’autres espèces (animales et végétales), volontairement ou non. Certaines prospèrent dans leur écosystème d’adoption, au point d’en décimer les espèces locales. On parle d’espèces invasives.

Pourquoi c’est important. Les invasions biologiques sont considérées comme la deuxième cause de perte de biodiversité (EN) après le changement climatique. Leur impact se chiffre en milliards: au moins 80 milliards de francs par an (EN) rien que pour les insectes invasifs.

Où est l’actualité? Le problème des espèces invasives est sous-tendu par le nouveau rapport de l’IPBES (ou “GIEC de la biodiversité”), dont le résumé est publié ce 6 mai 2019 à Paris. L’IPBES consacrera une évaluation spécifique à la question en 2020 avant la COP 15 sur la biodiversité.

Qu’est-ce qu’une espèce invasive? Quelques exemples :

  • Le lapin fut importé volontairement en Australie au XVIIIe siècle par des colons britanniques qui souhaitaient s’adonner aux plaisirs de la chasse. Mais ce gibier a rapidement dévasté l’écosystème local, notamment végétal.

  • Originaire d’Asie, le moustique tigre, lui, est arrivé en Europe fortuitement, empruntant les mêmes avions que les humains.

À l’occasion d’une conférence au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en marge du Conseil de l’IPBES (qui se tenait à Paris du 29 avril au 4 mai 2019), plusieurs chercheurs ont expliqué les difficultés posées par l’étude des espèces invasives.

Combien existe t-il d’espèces qualifiées d’invasives? Le dénombrement est ardu, dit Franck Courchamp, du Laboratoire Écologie, Systématique & Évolution à l'Université Paris-Sud à Orsay,:

«En première approximation, on considère qu’environ 10% des espèces exotiques survivent dans un nouveau milieu, puis que 10% d’entre elles deviennent invasives. Cela représente environ 1 % des espèces introduites»

Cela semble peu, mais c’est suffisant pour qu’on dénombre aujourd’hui plusieurs dizaines de milliers d’espèces de ce type dans le monde.

Quel sont les conséquences? Les écosystèmes locaux peuvent être affectés, souligne le biologiste néo-zélandais James Russell:

«Les chats et les rats importés en Polynésie française ou sur l’île de la Réunion ont décimé des espèces locales d’oiseaux, par exemple le Pétrel de Bourbon ou le Monarque de Fatu Hiva, aujourd’hui en danger critique d’extinction»

Les effets sont particulièrement graves dans les régions côtières ou insulaires, puisqu’ils vont également toucher l’écosystème marin interférant dans la chaîne alimentaire: sur certaines îles, les rats sont connus pour dévorer les œufs des oiseaux marins.

La conséquence est loin d’être positive pour les populations de poissons dont se nourrissent ces oiseaux prédateurs en partie décimés, selon Yadvinder Malhi, professeur en sciences des écosystèmes à l’Université d’Oxford:

«Une étude publiée en 2018 (EN) a montré que si l’on pouvait éliminer les rats et rétablir les populations d’oiseaux endémiques, la masse de poissons augmenterait en fait de 47 % ! En cause, le rôle nutritif du guano déposé par les oiseaux, qui alimente les chaînes trophiques marines»

Ce qui dérange dans ce tableau. La question des espèces invasives est débattue par les chercheurs. James Russel explique des désaccords sur la nature des mesures de protection à entreprendre:

«Pour distinguer une espèce exotique d’une espèce invasive, encore faut-il se mettre d’accord sur la liste de ses effets positifs et négatifs pour les écosystèmes. C’est là que les scientifiques ne s’accordent pas toujours : les limites de ce concept restent insuffisamment définies dans la littérature scientifique.»

Cette brèche ouvre la voie à un scepticisme qui nuit à la traduction de la recherche en action concrètes. En décembre 2015, un article de The Economist (EN) tenait pour “bénigne” la question des espèces invasives. De quoi fâcher James Russel:

«On peut discuter des politiques à mettre en place pour répondre au problème, on peut discuter de la méthode scientifique, mais on ne peut pas mettre en doute la légitimité de ce domaine d’étude.»

Pourquoi c’est aussi un problème culturel. Autre obstacle, la valeur culturelle accordée aux espèces. En Australie, les espèces invasives peuvent être des animaux par ailleurs populaires, comme le chat, rappelle James Russell. Un problème qui a aussi des racines… épistémologiques, comme le souligne la chercheuse en philosophie de l’environnement Virginie Maris:

«La sémantique même d’espèces “invasive” vient directement du vocabulaire militaire. Il nous faut déconstruire cette métaphore, qui peut avoir des racines ethnocentrées, voire xénophobes.»

La scientifique rappelle que la migration est une condition d’existence du vivant. Et qu’à cet égard, l’homme n’est pas différent des autres espèces : lui-même a envahi plusieurs continents pour s’y établir au cours de son histoire…

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Lire notre article sur le rapport global de l'IPBES

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