Hugo Leandri, né à La Réunion il y a 23 ans, travaille désormais en Californie pour Michael Hoffmann. A Pékin, il présente sa valise qui peut décontaminer l’eau instantanément. «Idéal en cas de catastrophe naturelle. On cherche des partenaires.» | Arnaud Robert pour Heidi.news
La révolution des toilettes | épisode № 15

Les dollars pleuvent et les hashtags fusent: bienvenue dans le caca-business

Où l’on découvre que si Bill Gates n’a pas encore réussi à nous faire tous changer de comportement en matière de défécation, il a déjà mis en ébullition tout un monde de chercheurs et d’entreprises, qui se battent pour son argent, son attention et surtout, pour les marchés de demain. Car le fondateur de Microsoft s’impatiente: il veut que le business prenne le relais de la philanthropie.

«Save number 2 for me.»

Personne ne m’avait jamais dit ça: «Garde ta grosse commission pour moi.»

C’est un sexagénaire en bras de chemise, caché derrière des lunettes d’écailles, qui me lance cette phrase à la fin de la conversation. Michael R. Hoffmann est une légende vivante de l’université californienne Caltech, section ingénierie et sciences appliquées. La liste de ses prix et titres colmaterait aisément la faille de San Andreas. Depuis plus de trente ans, il est un pionnier du traitement des eaux usées, de l’irradiation ultrasonique, de la photocatalyse des semiconducteurs et des combinaisons utilisant l’ozone comme un supplément oxydant pour éliminer les contaminants chimiques, oui.

Toutes choses destinées à sauver le monde de la submersion par les eaux polluées mais qui s’accordent mal avec son intérêt pour mon processus digestif.¨

Les toilettes, une passion dévorante

A la Reinvented Toilet Expo de Pékin, les exposants se battent pour votre caca. Dans une cour à moitié recouverte de pelouse en plastique, comme dans les salons de meubles de jardin, tous les candidats à la révolution des sanitaires présentent des inventions que les visiteurs sont encouragés à utiliser. J’ai le choix entre le très beau WC autonettoyant d’ERAM, le fabricant du Kerala dont j’avais déjà vu le modèle à Pune,les containers de l’University of the West of England, de la société Clear ou des Chinois Eco-San qui utilisent la technologie du professeur Hoffmann.

Dans les allées, les promeneurs badgés admirent d’abord le ventre de la machine, les miracles d’ingénierie, les réacteurs, qui permettent à tous ces systèmes de traiter les matières organiques; puis ils entrent ensuite à l’intérieur, referment délicatement la porte et évaluent, assis, la qualité du produit.


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Le stand de la société indienne ayant mis au point l'Omni Processor, pour traiter les déchets humains. La Fondation Gates a financé un test de cette technologie au Sénégal | Fondation Gates

C’est un salon d’exposition normal. Sauf qu’on y voit des participants surexcités par la perspective de se faire photographier devant une toilette à la turque; un couple de fonctionnaires de la mairie d’Accra passer dix minutes dans un minuscule cabinet avec un ingénieur suisse pour qu’il leur explique les mérites de la séparation de l’urine et des excréments; le PDG d’une société indienne se lamenter parce que le maquettiste qui a élaboré la miniature de son Omni Processor a utilisé un aérosol trop sombre pour recouvrir ce qui représente un énorme tas de matière fécale en polystyrène: «Vous devriez voir ce dont il est capable, là il a travaillé dans l’urgence.»


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Sur deux étages, ce sont les élus. Ceux que Bill Gates a choisis et dont il finance les recherches,depuis sept ans pour certains. Eawag, Cranfield University, South Florida University, Duke University, University of Toronto et Caltech.

«Bill Gates reproche aux ONG, aux agences de développement leur lenteur et leur inefficacité (…) Mais franchement beaucoup des produits exposés ne sont pas aboutis du point de vue technologique»

Un professeur américain me raconte – en exigeant que je n’écrive rien qui puisse permettre de le reconnaître – à quel point le financement de la Gates Foundation est un graal que les chercheurs actifs dans l’assainissement traquent sans merci: «Le secteur n’intéressait pas beaucoup avant qu’il s’engage. Il a tout changé, avec forcément le risque qu’il soumette la recherche à sa vision.»

«Il est 100% concentré sur le résultat, m’explique un ingénieur suisse. Il reproche aux ONG, aux agences de développement leur lenteur et leur inefficacité. L’enjeu de l’exposition de Pékin est de produire à large échelle, de connecter les chercheurs et les industriels. Mais franchement beaucoup des produits exposés ne sont pas aboutis du point de vue technologique.»

Michael Hoffmann, lui, jubile. Il explique qu’il travaille sur ses bioréacteurs depuis près de trente ans et que, longtemps, les compagnies n’y trouvaient aucun intérêt: «Après que nous avons remporté le premier Reinvent the Toilet Challenge, j’ai reçu des appels de milliardaires qui possédaient des îles dans le Pacifique ou des ranchs dans l’Ohio. Ils voulaient notre système qui permet de se passer d’égouts. Aujourd’hui, nous avons trouvé ce partenaire chinois et Eco-San est prêt à la production.»

Prêt à la production. C’est le mantra qui accompagne tous les produits exposés, les cuvettes à diversion de l’Autrichien Eoos, les Omni Processors conçus par les Indiens et les Chinois, qui mangent des excréments et recrachent de l’énergie, les petites centrales à combustion sèche, les pissoirs secs.

Le big business de la grosse commission

L’après-midi, les pitchs de 10 minutes s’enchaînent sur la petite scène du bas, qui permettent aux exposants de convaincre des acteurs étatiques ou des représentants d’entreprises de la faisabilité de leur projet. Hugo Leandri a ajusté son PowerPoint et enfilé un complet bleu nuit. Il a 23 ans, enfant de la Réunion qui, après une école d’ingénieur à Lille, voulait vivre en Californie à cause du soleil et du surf, «il ne faut pas se mentir».

Il a été engagé par Michael Hoffmann et en a profité pour amener à Pékin un projet qu’il a développé au sein de sa propre start-up. C’est une valise qui contient un réacteur chimique pour une décontamination instantanée de l’eau. «Le système est entièrement mobile, idéal en cas de catastrophe naturelle. On recherche des partenaires.»

On croit comprendre ce qui se joue. La Bill & Melinda Gates Foundation a déjà investi 200 millions de dollars dans les toilettes du futur, elle a financé la recherche, des entreprises, des États comme le Sénégal pour qu’ils expérimentent à l’échelle l’Omni Processor. Bill Gates commence à s’impatienter, il voudrait que le marché prenne le relais de la philanthropie.

«Il a raison mais il est tellement obsédé par la technologie qu’il oublie que tout est surtout affaire de changement de culture, de sociologie.» Le chercheur qui me dit cela, comme tous ceux qui émettent un doute, même infime, sur Bill Gates, veut rester anonyme. Il faut réussir à convaincre les investisseurs que ces toilettes réinventées ne sont pas marquées du sceau de la misère planétaire, qu’elles ne sont pas les latrines 2.0 destinées aux rejetés de l’économie mondiale, mais qu’elles sont d’une coolitude sans égal. Surtout, une opportunité pour faire de l’argent tout en sauvant des enfants.

«L’assainissement est un plus grand business que les téléphones portables»

Ainsi, au pays de Bill Gates, tout est communication prédigérée. Chaque exposant, chaque panéliste reçoit par email avant d’arriver à Pékin, un kit complet de communication. C’est un dossier plein d’images destinées aux publications sur Facebook, Twitter et LinkedIn. Un autre dossier pour les images sur Instagram (carrées). Des portraits de leaders communautaires, de chercheurs, d’entrepreneurs, en Afrique, en Asie, aux États-Unis, avec à chaque fois une citation.


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Une école de Durban (Afrique du Sud) ayant participé au défi Réinventer les toilettes | Fondation Gates

Tapuha Sawondo, ingénieur en prototypes, Pollution Research Group, Afrique du Sud: «Je dis aux jeunes filles d’observer les problèmes auxquelles elles font face et qu’elles sont elles-mêmes capables de trouver des solutions.»

Ibra Sow, président de l’association des videurs de fosses septiques, Sénégal : «L’Omni Processor est la clé du succès pour la gestion des eaux usées en Afrique.»

Peter Janicki, PDG et fondateur de Janicki Industries, Etats-Unis : «L’assainissement est un plus grand business que les téléphones portables.»

La puissance du storytelling

Dans le kit fourni, la fondation a aussi mis des images destinées aux réseaux sociaux qui montrent des toilettes insalubres et les mêmes, après nettoyage. Des images de biochimistes en Afrique du Sud, de toilettes en Chine, en Inde, au Kenya, tout ce qui peut servir à la diffusion de l’idée que, pendant ces trois jours d’exposition à Pékin, quelque chose se joue pour l’avenir du monde. Sont suggérés aussi des mots-clés spécifiques et des messages à copier-coller sur les timelines. Par exemple: «Le seul marché de la Reinvented Toilet est estimé à 6 milliards de dollars en 2030.


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Un visteur de l'exposition examine un modèle de toilettes high-tech | Fondation Gates

Outre les pitchs présentés à la chaîne, la fondation a sélectionné avec soin quelques orateurs pour sa «Sanitation Change-Makers Speaker Series». Ce sont des personnalités qui viennent exposer en une trentaine de minutes, avec force animations visuelles et sonores, le récit de leur action décisive dans le monde des toilettes.

  • Il y a une ancienne députée du parlement mongol qui diffuse la vidéo filmée au téléphone portable de la tempête de neige qu’elle a affrontée pour convaincre les paysans des steppes de faire caca dans le trou.

  • Il y a une entrepreneuse de Dakar qui a commencé sa vie comme agente bancaire et dirige désormais des armées de vidangeurs de latrines.

  • Il y a Jack Sim, Mr Toilet, qui raconte comment il fait du mot «shit» le nouvel «amen» de son apostolat.

Je rencontre Lungi Zuma, ingénieure à la municipalité de Durban en Afrique du Sud, après sa présentation où elle a expliqué comment elle n’osait pas, au début, avouer à sa mère qu’elle avait quitté son job prometteur dans l’industrie pétrolière pour faire une thèse sur le contenu des fosses septiques.

«La fondation m’a appelée il y a quelques mois pour me dire que j’avais été sélectionnée, je devais raconter mon expérience. J’ai été aidée par un coach pour que mon histoire soit plus efficace, plus intéressante. Ensuite, en arrivant à Pékin, on l’a répétée. J’aurais pu faire mieux, mais j’avais un gros rhume.»

Dans la chaleur des latrines

La présentation la plus remarquée, celle qui incarnait à elle seule le storytelling de la transformation que Bill Gates promeut, c’est celle de Doulaye Koné. Je dis ça sans ironie aucune, car j’avais les larmes aux yeux dès la deuxième minute de son allocution.

«C’est le son délicieux que j’entendais, enfant, quand j’allais faire caca dans les bois»

Doulaye Koné est un ingénieur du Génie sanitaire né en Côte d’Ivoire.

Il est un personnage-clé dans le secteur de l’assainissement au sein de la fondation. Lui aussi malade, il a repoussé d’un jour sa présentation et est entré sur la scène avec la voix brisée, dans une ambiance sonore de forêt tropicale et devant une projection colossale d’arbres enchevêtrés.

«C’est le son délicieux que j’entendais, enfant, quand j’allais faire caca dans les bois.»

«Je me demandais pourquoi les gens mouraient.»

Koné raconte la chaleur des latrines, l’odeur, les mouches. Il a 12 ans quand il utilise sa première chasse d’eau. «Je ne savais pas comment faire. J’ai ensuite compris que je devais chier dans de l’eau propre. D’où je viens, on utilisait de l’eau de pluie pour laver nos vêtements.» Koné raconte encore la beauté de la forêt, le ciel immense, les étoiles, il voit des traits d’avion dans le ciel et il décide d’étudier les mathématiques pour un jour aller visiter la partie sombre de la lune. Puis il découvre les maladies infectieuses, «j’ai compris que les gens qui étaient morts avaient été atteints de maladies qu’on aurait pu prévenir, j’ai décidé d’apprendre à nettoyer l’eau.»

Il ne sera pas astronaute. Il sera ingénieur. L’Ivoirien part en Belgique, montre à l’assemblée la photo de son premier passeport. Il a 24 ans. «J’ai été déçu, on nous apprenait à utiliser 200 litres d’eau par jour pour nous débarrasser de notre caca. Je ne voyais pas comment j’aurais pu retourner chez moi et utiliser ce savoir-là.»

Et puis, Koné décrit ce jour de 2009 où il apprend que Bill Gates veut le voir, qu’il doit prendre un avion pour Seattle. «J’ai cru que c’était un scam, du genre où on apprend qu’on a gagné à la loterie.» A la table, il ne reconnaît pas le milliardaire, «j’ai cru que c’était un scientifique parmi les autres». Au fil de ce conte véridique, celui d’un enfant de la campagne ivoirienne qui devient l’un des plus puissants agents de l’assainissement au monde, quelque chose s’affirme de la stratégie de la fondation.

Bill Gates le révolutionnaire

Bill Gates n’a pas seulement les moyens de son ambition de changer le monde, il a en a les outils.

Il y a moins de dix ans, il a considéré que les toilettes nécessitaient une révolution. Sur un simple appel à projet et une promesse de financement, il a réussi à réunir autour de ses critères certaines des meilleures universités et certains des meilleurs chercheurs au monde. Il s’est ensuite assuré que sa démarche prenne une forme qui puisse être transmise au grand public et change le regard sur un sujet a priori repoussant.


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Bill Gates dans les travers de la Reinvented Toilet Expo 2018 à Pékin | Fondation Gates

Le pouvoir de Bill Gates est tel en matière de développement qu’il est capable d’infléchir des politiques onusiennes ou étatiques, de faires bouger les plaques tectoniques de la recherche académique et donc, en l’occurrence, de faire des toilettes et de l’assainissement un sujet de conversation.

«Il y a quelques années, personne n’avait de cravate dans l’assainissement. Il n’y avait que des ingénieurs qui bossaient dans le développement, ils étaient en Birkenstock avec chaussettes»

Mais je me demande encore: au-delà de son incroyable capacité à communiquer et à manufacturer les récits de transformation, la fondation Bill & Melinda Gates va-t-elle permettre un changement de comportement à large échelle? Les toilettes du futur étaient-elles réellement exposées à Pékin?

En tout cas quelque chose a vraiment changé dans le secteur. A côté du stand Eawag, je rencontre un jeune ingénieur de l’environnement lucernois qui travaille pour l’institut des sciences aquatiques. Il s’appelle Samuel Renggli. Il observe avec une moue amusée le défilé des entrepreneurs en costard. «Il y a quelques années, personne n’avait de cravate dans l’assainissement. Il n’y avait que des ingénieurs qui bossaient dans le développement, ils étaient en Birkenstock avec chaussettes.»

Bill Gates a mis les toilettes sur leur 31!

Samuel ne rentre pas en Suisse dès la fin de l’exposition. «La semaine prochaine, j’ai rendez-vous à Pyongyang pour aller leur présenter nos toilettes.»

Des toilettes suisses en Corée du Nord? Je pense que je tiens le sujet de mon prochain épisode.