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Le vrai secret du Forum de Davos

Keystone / Gian Ehrenzeller

Le Forum de Davos est une machine à fantasmes, et l'a toujours été. La fascination pour la station grisonne a des racines profondes, nous explique le journaliste Anthony Mansuy, auteur d'un livre sur le complotisme.

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Le Forum économique mondial (WEF) cherche-t-il à décriminaliser la pédophilie? Nous forcer à manger des insectes au nom de la lutte contre le dérèglement climatique? Rien ne le prouve. Pourtant, alors que l'édition 2023 de l’événement plus connu sous le nom de «Forum de Davos» vient de fermer ses portes, ces deux théories du complot ont réellement essaimé sur la Toile. Et ce n'est pas la première fois.

En 2020, lors de la dernière édition «IRL», l'activiste Greta Thunberg avait été accusée d'être à la botte des «élites mondialisées» après une intervention alarmiste restée célèbre. Plus généralement, ce grand raout annuel du gratin politique, économique et culturel cristallise depuis de nombreuses années les fantasmes.

Organisé en cercle souvent fermé, à l’initiative de l’ingénieur Klaus Schwab, Davos serait le lieu où se décide l'avenir – sombre – de l'humanité.

Depuis une quinzaine d'années, en Europe, ces récits prospéraient dans certains recoins marginaux du Net. Avec la pandémie et un continent entier scotché sur les réseaux sociaux lors des confinements, ils se sont répandus comme une traînée de poudre.

Une réinitialisation surprise. Le déclencheur de ce passage vers le mainstream est intervenu en mai 2020, avec la publication de The Great Reset («La Grande Réinitialisation»).

Ce livre et plan d'action — qui tente de concilier le dogme de la croissance infinie avec les crises climatique et démocratique — élaboré par Schwab a été réinterprété par les influenceurs complotistes: selon eux, la pandémie aurait été planifiée par les élites pour favoriser l’avènement d’un gouvernement mondial.

Les influenceurs du mouvement y ont aussi greffé d'autres événements pour rallonger la séquence, et la portée du complot. On peut citer «l'Event 201», une simulation de pandémie de coronavirus organisée par le WEF en 2019, travestie en «grande répétition préparatoire au Covid-19».

Septante ans de complots. En réalité, les chimères concernant une dictature mondialiste rythment les récits complotistes depuis les années 1950, avec comme point d'origine l’extrême-droite états-unienne. Celle-ci, autour d'un groupe (ironiquement très secret) baptisé «The John Birch Society», prophétise la montée d'un «Nouvel Ordre Mondial». Leur stratégie? Récupérer la défiance face aux bouleversements sociologiques de l'époque, et l’enrober dans des fantasmes aux relents réactionnaires.

Aujourd'hui, le mode opératoire des groupes conspirationnistes est exactement la même. Par exemple, depuis la crise financière de 2008, les auteurs et cinéastes conspirationnistes ont intégré la défiance face à la finance et à la mondialisation. Dans leurs productions, l’événement n’était plus la conséquence de failles systémiques et politiques, mais une nouvelle étape d’une action concertée, cachée, d’un grand plan élitaire.

Le pape du complot. Depuis une dizaine d’années, le premier relais de ces théories s'appelle Alex Jones. Le spectaculaire texan a même plusieurs fois organisé des contre-manifestations devant le lieu de réunion du Groupe Bilderberg. Il a fait de ces réunions en comité restreint son cheval de bataille, et utilise le secret qui les entoure pour combler les trous avec ses propres fantasmes.

Et ça marche: Alex Jones parvient mieux que personne à monétiser cette audience réfractaire. Avant de fondre à force de procès perdus, sa fortune était estimée autour de 200 millions de dollars...

En octobre dernier, il a également sorti un livre: The Great Reset, and the war for the world. Il y décrit le complot ourdi par Schwab, assisté des «banques centrales, des patrons milliardaires et des politiciens corrompus». Tout ce beau monde organiserait une «guerre historique contre l'humanité pour installer une dictature scientiste et transhumaniste».

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