Mikaël Henchoz | Guillaume Mégevand pour Heidi.news
L'Etivaz, le génie fromager | épisode № 05

Le burn-out du fromager

Avec ses frères, Mikaël a repris l’exploitation ovine fondée par leur oncle, Jean-Robert Henchoz, un ancien pilier de l’Etivaz. L’entreprise grandit, les projets s’enchaînent, les journées de travail s’allongent… jusqu’à ce qu’arrive l’inévitable. Deux ans plus tard, il raconte.

A Rossinière, sur le versant de vallée qui fait face au célèbre chalet Balthus, s’étendent des lignes de sapins noirs, qui dégringolent des crêtes jusqu’aux limites du domaine de la famille Henchoz, fondatrice de la fromagerie bio du Sapalet. On est à cinq kilomètres de Château-d’Œx, mais ici la vallée est plus étroite, les flancs de montagne plus abrupts. En dialecte vaudois, Sapalet veut dire «petit sapin».

Ici, on transforme chaque année près de 200 000 litres de lait… de brebis ! Paradoxal au pays des vaches, surtout quand on sait que l’exploitation a été fondée par un ancien pilier de la Coopérative de l’Etivaz. Jean-Robert Henchoz s’est lancé dans la brebis au début des années 1990, avant de vendre ses vaches et de se consacrer à 100% à sa nouvelle activité. Un choix fort, questionné, souvent mal compris au départ, mais aujourd’hui salué comme visionnaire.

Avec 1 000 têtes, la ferme du Sapalet est le principal producteur de lait de brebis bio de Suisse. Les innovations sont régulières, les nouveaux produits se succèdent. A côté de la ferme familiale historique, un nouveau bâtiment a surgi en 2015. Son bois blond et ses couleurs claires contrastent avec les bâtisses plus sombres qui l’entourent. Cette fromagerie moderne comporte un espace de vente directe et un bureau.

«Le repos, c’est un dimanche sur trois, seulement l’été»

C’est ici que je retrouve, début décembre, Mikaël Henchoz, neveu de Jean-Robert qui dirige aujourd’hui le Sapalet aux côtés de ses frères, Joakim, le fromager, et Valentin, plus spécialisé dans la gestion agricole. Cheveux bruns, lunettes rectangulaires, le jeune entrepreneur vaudois a accepté de revenir sur le burn-out foudroyant qui l’a terrassé il y a presque deux ans.

Voici son récit.


«Les gens nous disent: “vous avez de la chance, vous êtes dans la montagne, proches de la nature… nous on est stressés”. Moi j’ai envie de leur dire: “vous n’avez pas idée de tout ce qu’on fait en une journée”. On se lève à 6 heures, 6 h 30 en été. Le repos, c’est un dimanche sur trois l’été, parce qu’il y a moins de travail fixe du côté de la ferme. Mais il y a toujours des imprévus: quelqu’un qui n’est pas là, la météo… Ensuite, on mange quelque chose vers 9 heures, on boit un café. Repas vers midi, 13 heures, et on finit à 19 h 30 le soir, tous les jours. Le dimanche, on s’accorde une pause entre 9 heures et 17 heures.


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Mikaël Henchoz | Guillaume Mégevand pour Heidi.news

«Quand je viens au bureau, je prends ma check-list, je donne du travail aux employés, j’assure le suivi des paiements, la comptabilité, je m’assure que les commandes sont bien faites, je règle les petits problèmes, je réponds aux lettres, aux mails... Cela peut me prendre jusqu’à 9 heures, voire midi. Puis je passe à autre chose: réparations mécaniques, foins, remplacement des employés s’il y a des absences. S’il me reste du temps, je peux aller prospecter des clients. En fait, je fonctionne un peu comme ça: je pare au plus pressé. A tout moment, on évalue ce qui est le plus urgent et qui va le faire. Et ça peut changer au cours de la journée. Les foins sont urgents, mais tout à coup il peut y avoir une commande à récupérer.

«En ce moment, il y a moins de choses urgentes et importantes, on peut passer aux choses à faire sur nos listes. Car oui, avec mes frères on a fait quelques listes, notamment une to-do list partagée, ça donne ça:

  • Déplacer la clim dans le bureau – ça, ça date d’au moins deux ans.

  • Relier les radiateurs du bureau au système central.

  • Logo de la façade à éclairer.

  • Peinture des tuyaux de ventilation.

  • Poser une porte chez mon frère – on ne fait pas la différence entre les choses à faire pour nous et celles à faire pour l’entreprise.

  • Réparer la porte de mon appartement.

  • Fixer une barrière.

  • Finir la maquette de l’exploitation que nous avons en haut pour les visiteurs.

  • Changer les roulettes de la vitrine d’exposition – ça pareil, ça date d’un an.

«Dans cette liste, chacun note ce qu’il ne peut pas faire lui-même. Si je remarque un problème et que je sais que mon frère saura faire, je le note. Réparer une machine, c’est mon domaine, c’est évident que c’est moi qui vais le faire. On a réfléchi à comment s’organiser plus strictement, à travailler selon des horaires… Les bonnes semaines, on peut se dégager du temps pour faire d’autres choses moins urgentes.

Une à deux heures de sommeil par nuit

«Mais si à un moment on n’a rien sur la to-do list, on se lance dans des projets – et c’est peut-être là notre souci psychologique [rires]. Souvent, on se lance dans des trucs qui finissent par nous dépasser. Tout dépend de l’énergie qu’on a. En ce moment, par exemple, je ne sens pas de surcharge, je gère très bien mon commerce. D’autres fois, tout à coup, tu batailles, tu brasses, tu réfléchis, tu broies du noir...

«Depuis que j’ai fait un burn-out, j’ai appris à trier, à voir ce qui est important mais pas urgent. Avant, j’avais moins de distance. Tu ne peux pas être tout le temps stressé et faire les choses vite et mal. Si tu as la satisfaction de faire les choses comme il faut, tu es déchargé d’un poids. Si tu fais vite, tu ne fais que reporter le problème à plus tard.»

«J’ai tenu huit mois, et puis j’ai eu un énorme contrecoup»

«Mon burn-out est venu très simplement, quand on a construit cette fromagerie. On n’a presque rien externalisé. On a vraiment tout fait, le terrassement, la charpente, les tôles, la maçonnerie, sauf deux ou trois bricoles. En partie, c’était clairement un choix financier, sinon on n’aurait pas pu le faire. Mais la première motivation, c’était par défi personnel, on avait envie de le faire par nous-mêmes.

«On a travaillé douze heures par jour pendant huit mois. On a fait plusieurs fois du béton jusqu’à minuit. La différence entre mon frère et moi, c’est que je dirigeais le chantier, tout le monde se reposait sur moi. En plus de la charge de travail, j’avais la charge de planification. J’ai fait de la charpente, du béton, de l’électricité. Autant de connaissances que j’ai dû acquérir.

J’ai tenu comme ça, pendant les huit mois qu’a duré le chantier.

Et puis tout à coup, j’ai eu un énorme contrecoup.

«Je dormais une à deux heures par nuit, j’ai eu des maux de tête terribles, à ne plus pouvoir penser la journée. Je n’avais plus d’énergie. Je suis tombé malade. J’ai enchaîné les grippes et les sinusites chroniques. Au début, j’ai compensé par ma volonté. Et puis à un moment donné, je n’ai plus pu, je suis allé voir mon médecin. Il a vu que ça allait plus loin que ça, il pensait à une infection virale. J’ai couru les médecins, les analyses, les hôpitaux, tout l’hiver. Au printemps, j’allais un tout petit peu mieux. Et puis j’ai vu un naturopathe à Vevey sur les conseils d’un ami, qui m’a dit simplement: “vous faites un méga burn-out”.

«Faire douze heures de travail manuel, c’est fatiguant. Douze heures en forêt, c’est fatigant mais ensuite tu dors, j’ai expérimenté. Mais compter, calculer, réfléchir… ça ne te lâche pas. Ton cerveau chauffe à tel point que tout bruit t’agace. Et à force d’être toujours dans l’urgence…»

«Au début, je ne pensais pas à ça. Mais en l’écoutant, je me suis dit que ça faisait sens et que j’avais tiré sur la corde jusqu’à ce qu’elle ne tienne plus du tout. On flirte toujours avec la limite ici, il suffit d’un petit truc…

«Je pense que ça a à voir avec l’éducation. On a vu nos parents, nos proches, nos amis paysans faire ça; cela a toujours été comme ça…Mais là, on est comme une grande entreprise. Et faire douze heures de travail manuel, c’est pas comme faire douze heures dans un bureau, la charge psychologique est différente. Douze heures en forêt, c’est fatigant mais ensuite tu dors, j’ai expérimenté. Mais compter, calculer, réfléchir… ça ne te lâche pas. Ton cerveau chauffe à tel point que tout bruit t’agace. Et à force d’être toujours dans l’urgence…

Ne pas mourir au travail

«Après cet épisode, quand avec mes frères on a repris l’exploitation, Joakim et moi on a décidé qu’on ne voulait pas mourir au travail et on a clairement engagé plus de gens.On sait que c’est un cercle vicieux, parce que l’entreprise grandit, graduellement, tout gentiment. On ne voit pas la charge de travail. Une fois tu finis ta journée à 17 heures, une autre à 17 h 05 et puis pendant trois mois à 19 heures...

«Je ne sais pas comment avoir une gestion millimétrée, comptable. On est beaucoup au feeling, on se dit “ça doit aller, on a les moyens d’embaucher”, mais on ne regarde pas ce qu’on va investir dans six mois, combien on a de prévisions de trésorerie. C’est une gestion très familiale: on sait que nos dépenses sont raisonnables et qu’on ne fait pas de folies. J’imagine que dans une grande entreprise, on est obligé d’être strict.

«Mais cette liberté nous permet aussi d’être très réactifs. On ne fait pas de projet à long terme, mais on réagit beaucoup aux opportunités. Par exemple, on s’est lancés petit à petit dans la viande de porc. Avant on n’en faisait pas du tout, aujourd’hui on fait 100 têtes sur l’année… On a carrément ouvert une nouvelle filière! Et quand on veut refaire un bâtiment, on le fait très vite. C’est notre force et notre faiblesse. Par exemple, pour construire ici, entre le moment où on a décidé de faire ce projet et celui où il est sorti de terre, il s’est passé seize mois!»

«Pendant neuf mois, je me suis donné le droit de ne plus travailler»

«Pour me guérir, j’ai fait un travail sur moi, accompagné par le naturopathe, qui m’a prescrit des remèdes à base de plantes et d’huiles essentielles. Surtout, je me suis donné le droit de ne plus travailler. J’ai dit à mes frères: “faut plus compter sur moi”. Ils avaient compris, ils avaient vu depuis des mois que ça n’allait pas, je stressais tellement, je commençais mille tâches sans les finir, je n’étais pas efficace. Pour eux, c’était presque un soulagement de se dire: “il y a vraiment quelque chose qui ne va pas”.

«Ça a duré longtemps, presque neuf mois. Je suis resté pas mal chez moi, mon épouse a travaillé un peu plus. Je me suis occupé de nos trois enfants: aller les chercher, les préparer pour l’école, leur donner à manger... Je n’ai rien fait pendant un long moment. C’était une période très dure. J’ai broyé beaucoup de noir… Puis quand l’énergie est revenue, j’ai commencé à réparer des choses chez moi.

Placer ses limites

«J’ai eu des moments de remise en question, de doute. Clairement. Je ne me sentais plus l’énergie de refaire la même chose. Par le passé, j’avais fait mon service civil dans des classes d’enfants en éducation spécialisée: je me voyais bien refaire ça. J’aurais aussi pu faire un métier dans l’informatique, je suis mécanicien, j’ai de bonnes connaissances en électricité. Je ne me faisais pas de souci pour trouver quelque chose. La question c’était: quoi? J’ai discuté avec une personne qui avait fait un gros burn-out, elle m’a dit que l’enjeu c’était la manière d’aborder le travail, le fait de savoir mettre des limites, de s’arrêter. On peut tous travailler une ou deux heures de plus, la question c’est: “qu’est-ce que ça va m’apporter?” Il faut savoir dire “maintenant j’arrête, j’ai fini ma journée”.

«Avec mes frères, on s’est dit qu’on allait se payer le luxe d’engager trois personnes à plein temps, on était tous au bout du bout. Et on s’est sentis revivre. On a retrouvé du temps et de l’espace pour dire “j’ai fini ma journée”. Pour ma part, le retour au travail s’est fait graduellement. Je suis revenu pour faire les foins, quelques heures de machines... Puis tout à coup, je suis allé beaucoup mieux sur quelques mois et j’ai repris mes tâches.

«Avant, j’étais collaborateur agricole, c’est-à-dire en partie indépendant et en partie salarié. Mais suite à cet épisode, je suis devenu salarié de l’entreprise. J’avais une assurance perte de gain qui a fonctionné pendant six mois puis qui a refusé de me prendre en charge. C’était une grosse épreuve: tu es malade, tu le ressens, mais des experts te disent; “il faut retourner travailler M. Henchoz”. Heureusement j’avais des économies.

La pression sociale

«On ne se rend pas compte à quel point ça peut vite devenir un problème. J’ai passé beaucoup de temps à me renseigner sur mes droits, ceux des assurances, les recours possibles... Je n’ai pas peur de lire 30 pages de conditions générales. On est mal indemnisés, c’est le statut agricole qui veut ça. En général, au bout du 30e jour de maladie, on est indemnisé à hauteur de 100 francs par jour. Ces 100 francs doivent te permettre de vivre et de payer celui qui va te remplacer! C’est le type d’assurance qui nous est recommandé et que tout le monde prend dans le métier.

«Un agriculteur se dit; “je ne serai jamais malade”. Ceux qui ont la grippe viennent travailler quand même, j’ai vu mon oncle venir traire avec 39 de fièvre, aller se coucher et revenir le soir... Il y a des organismes qui fournissent des personnes pour dépanner pendant quelques jours, mais souvent, une entreprise agricole standard c’est une ou deux familles, et lorsque quelqu’un est malade, les autres font un peu plus et puis c’est tout.»

«J’étais tellement claqué que je voyais mes enfants sans les voir»

«Il y a une pression sociale: ne plus être capable de travailler, c’est dur. Ce qui m’a sauvé, c’est qu’on me connaissait. Les gens ont dit “c’est logique”. Ils savaient à quel rythme j’avais travaillé. On fait partie d’une communauté chrétienne aussi, je n’ai pas été délaissé, j’ai eu des visites, il y a eu des prières, c’est une grande force. On ne m’a pas laissé tomber. Certains ont même proposé un soutien financier. Je me suis senti entouré.

«Pour nos enfants, maintenant, on essaye de préparer un autre chemin que la moyenne des agriculteurs. Quand j’ai épousé ma femme, je lui ai dit que je ne lui demanderais pas de travailler à 100% sur l’exploitation, comme le font souvent d’autres. Elle travaille ici à la fromagerie, elle donne des coups de main, elle a des horaires comme tous les employés. Cette période lui a permis de se rendre compte que travailler à l’extérieur la rendait plus épanouie, on a redistribué les tâches à la maison, on a trouvé des solutions pour qu’elle puisse continuer de travailler.

«Quand on était enfant, on ne s’est jamais sentis impliqués de force à la maison, on a donné des coups de main mais on n’était pas des employés à part entière, comme c’est le cas pour d’autres familles. On a décidé que nos enfants feraient ce qu’ils voudraient de leur vie, s’ils veulent faire des études ou autre. On fait preuve d’ouverture d’esprit. Moi-même, je suis venu assez tard à ce métier.

«Cette période après le burn-out m’a permis de passer beaucoup de temps avec mes enfants, notre relation s’est améliorée, solidifiée. Avant je disais: “je travaille en famille, je vois mes enfants tout le temps”… Mais la vérité, c’est que tu es tellement claqué que tu les vois sans les voir. Maintenant, je travaille beaucoup, mais je me suis accordé le droit de m’arrêter, de prendre une journée ou une après-midi. On en a discuté avec mes frères, même si je ne l’ai pas encore appliqué. 95% de mon boulot, je l’adore! Le matin, je ne me lève pas pour bosser, car je ne considère toujours pas ce que je fais vraiment comme un travail.»

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