| Idées

Le bruit du monde: édition spéciale pour les deux ans de Heidi.news

Serge Michel

Bonjour, c’est Serge à Genève, où Heidi.news célèbre dimanche 2 mai son deuxième anniversaire :-) Alors voilà une édition spéciale de notre newsletter gratuite, le Point du jour. J’ai demandé à nos dix correspondants autour de la planète de vous partager un moment de leur vie. Lisez leurs billets! Ils sont dans leur ville, en première ligne de la pandémie et des autres bruits du monde.

C’est Anne-Sophie à Hong Kong

Station de métro Central, 8h30. Il a la vingtaine, jeans noir, chemise à fleurs et cheveux en bataille. Il part sans doute au travail. Autour de lui, des centaines de cols blancs s'entrecroisent, marchant vers le siège d’une banque. Comme moi, les policiers ne voient que lui. Ils sont trois, revolver à la ceinture, et lui tombent dessus. Vérification d’identité, fouille du porte-monnaie, fouille du sac. Ils déplient des papiers, les lisent, fouillent encore. Un matin comme un autre dans la nouvelle Hong Kong, méconnaissable. Quand Heidi.news se lançait, une sordide affaire de meurtre agitait la mégapole et faisait planer la menace d’un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine. En ce printemps 2019, on pouvait encore avoir 20 ans et se balader insouciant, avec un roman d’Orwell en poche et des idées indépendantistes en tête. Deux ans et des centaines de manifestations, des milliers d’arrestations, des hectolitres de gaz lacrymogène plus tard, des idées sont devenues criminelles. Les livres politiques circulent sous le manteau. L’horizon, même celui des plages, est bouché par les bateaux de police. Les appels au patriotisme sont placardés sur les abrisbus et les couloirs du métro. Station Central, 8h40. Le jeans noir chemise à fleurs peut poursuivre son chemin. Mais avec le cœur battant plus fort que d’habitude. Anne-Sophie Labadie, Hong Kong.

C’est Daniel à Mumbai

Quand je sortais de chez moi, dans le sud de Mumbai, la première personne que je croisais était une vieille dame assise sur la chaussée. Elle ne souriait jamais. Elle gagnait sa vie en grillant des cacahuètes pour les touristes. En face d'elle, un homme vendait des paan, la spécialité indienne qui combine feuille de bétel, noix d'arec et une multitude d'autres ingrédients. En traversant la rue, je croisais des dabawallas, ces livreurs de repas à vélo reconnaissables à leur chapeau blanc. Tout ce monde a disparu, et moi-même je ne sors presque plus. Je suis l’actualité indienne effarante, j’écris des articles et parfois je monte sur le toit de l’immeuble lire un bouquin, pour échapper aux contrôles policiers et profiter de la brise, en pleine canicule. Ma vie sociale se résume à des conversations quotidiennes par téléphone avec un ami journaliste indien. «Je veux quitter l'Inde, mon pays est foutu», répète-t-il tous les jours. En attendant, une autre Mumbai est apparue, silencieuse, avec un air aussi pur qu'à Genève. Les chants des oiseaux dominent. Ce serait idyllique, sans les sirènes des ambulances au loin qui livrent des patients à des hôpitaux débordés, les presque 400’000 nouveaux cas par jour en Inde et les mensonges du gouvernement. L'air de Mumbai est pur, mais le pays meurt de manque d'oxygène. Daniel Eskenazi, Mumbai.

C’est Nicolas à Tel-Aviv

Euphorie des années folles baignée par l’iode de  la Méditerranée. Les gens rigolent, osent même embrasser un étranger - vive le vaccin ! On en oublierait presque les élections à répétition, le manque de gouvernement, et les mois de confinements, pendant lesquels Tel Aviv, «la ville sans arrêt», était devenue le royaume triste des livreurs. La construction, elle, ne s’est jamais arrêtée. Ammar a 43 ans, il vient d’un village à côté de Naplouse, en Cisjordanie, et pendant toute la pandémie, ou presque, il a porté des sacs de ciment, cloué des planches, fait le garde de nuit sur un chantier en face de chez moi, un énième immeuble de luxe remplaçant les logements décrépis d’une ville qui a grandi trop vite. Lui aussi, il est vacciné, comme la centaine de milliers de Palestiniens autorisés à travailler en Israël. Le reste attendra. Alors que la tech et les inégalités explosent, le conflit renaît à Jaffa, à Jérusalem et à Gaza à coups de «mort aux arabes», de «mort aux juifs», de roquettes et de représailles. Là, en tout cas, rien n’a changé. Nicolas Rouger, Tel-Aviv.

C’est Sophie à Beyrouth

Reportage à la caserne de Karantina, adjacente au port. Rien n’a changé depuis l’explosion du 4 août dernier. Les lits gisent devant les murs éventrés, les repas des dix pompiers disparus pendant le drame sont toujours dans le frigo, défoncé lui aussi. L’odeur est pestilentielle. Mais les survivants veulent tout laisser ainsi. Comme si les souvenirs n’étaient pas déjà assez lourds. Tout manque. Le lieutenant n’obtient de l’essence que grâce à un ami haut placé. Un infirmier de 22 ans a reconstitué une trousse de premiers secours en achetant le matériel sur internet, payé avec son salaire de 160 dollars par mois. Le sauvetage en mer se fait à la nage car oui, l’unité maritime ne possède plus de bateau. On s’assied autour d’un café, les langues se délient. Comment tiens-tu le coup? Un psy? Dieu? «Je préfère la vodka». Puis le passé ressurgit. Ce soir, c’est «mon père, ce criminel de guerre». Pendant la guerre, il s’était bricolé «un chapelet avec des oreilles de Palestiniens». Sinon, la glace à la pistache était délicieuse. Sophie Woeldgen, Beyrouth.

C’est Noémie à Zurich

J’habite sous les toits, dans un grenier transformé. Il y a de vieilles poutres, mais aussi une grande branche que j’ai fixée à la charpente. Celle d’un prunier, ramassée dans le jardin en janvier, victime des intempéries qui ont permis aux Zurichois de remonter la Bahnhofstrasse en ski de fond. 20% des 62'000 arbres de la ville ont été touchés. Pourquoi je vous parle de cette branche de prunier alors que d’autres malheurs remplissent les journaux et que la Suisse a franchi la barre des 10’000 morts du Covid? Parce que les arbres sont pour moi un miroir de la pandémie, secs, déracinés, abattus. On m’avait offert ce livre, La vie secrète des arbres, qui affirme que les forêts ressemblent à des communautés humaines. Que les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Que leurs racines permettent de communiquer entre eux et de secourir des voisins malades. Je me balade parfois dans la forêt à deux pas de chez moi, partiellement décimée. Je vois les arbres reconstruire leurs réseaux. Je souhaite à notre société de reprendre vie, de nourrir nos malades et de réapprendre à communiquer. Noémie Roten, Zurich.

C’est Salomé à Paris

Comme tous les moins de 55 ans d’Ile-de-France et de Navarre à peu près en bonne santé (abusant seulement du vin blanc et des biscuits apéritifs les fins de semaine), chaque matin, aux infos, je guette. A quand la vaccination pour ma tranche d’âge? Depuis des mois, j’attends. Devant le centre de vaccination de mon quartier, pour commencer. Qui sait, avec un peu de chance, une de ces fameuses «dernières doses» de Pfizer sera pour moi. J’attends aussi devant les bars et les cinémas. Un jour peut-être finiront-ils par rouvrir? Pour patienter, avec les copains, on se retrouve sur des coins de pelouse noirs de monde. Oh pas trop tard, bien sûr, couvre-feu à 19 heures oblige. On parle de nos vacances lointaines reportées à une date inconnue. J’attends, j’attends, mais autour de moi tout va si vite! Les journées en télétravail éreintantes, les annonces gouvernementales mouvantes, l’actualité dégoûtante de ces généraux putschistes, de cet énième crime terroriste à Rambouillet. Seul le printemps, dehors, n’a pas attendu. Salomé Parent, Paris.

C’est Matteo à Bamako

Il y avait dans le quartier de Badalabougou une vendeuse d’arachides. Le visage creusé par le soleil, elle fixait le temps, cuisant ses graines dans du sable chauffé au charbon. J’avais croisé son regard le 11 juillet dernier avant d’enjamber les barricades dressées par les jeunes du quartier contre la police. Elle touillait son sable, seule commerçante de la rue, parmi l’agitation, les cris et les volutes de fumée. Cela faisait des mois que la crise socio-politique secouait le président de l’époque, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) et jetait des milliers de personnes dans les rues. Ce jour-là, la contestation avait enjambé le fleuve Niger par les ponts de Bamako et s’était répandue dans les quartiers. La police avait ouvert le feu. Les rafales résonnaient dans les rues. Je pensais à cette vendeuse. Attendait-elle toujours des clients sous les balles? Il y a eu, ce samedi-là, quatre morts parmi les jeunes  de Badalabougou. Le président IBK tombera un mois plus tard lors du coup d’Etat. Je suis retourné dans le quartier dimanche dernier. Des grappes de femmes en boubous étincelants préparaient un mariage. Derrières elles, je l’ai aperçue. Imperturbable vendeuse d’arachides, remuant le temps dans son poêle en forme de sablier. Matteo Maillard, Bamako.

It’s Caleb in Kampala

When the military jets hover over my office near the city center, a colleague of mine jumps and screams, “Oh the jets,” and we rush to see it. In less than two weeks, it will be President Museveni’s inauguration for his sixth term. Akon, the singer, will be in attendance and so will 15 other heads of states. It’s evident what the mood is, people really don’t care anymore. Not minding this, the presence of jets and tear gas trucks across the city have increased regardless. It as if the military fears something they are not telling us. Behind my office window is a slum whose occupants rush to see the jets. It is the way Kampala is set up, for every rich neighborhood, a slum sprouts nearby. It is the same in the “highbrow” area I live in the city where a few days ago, thieves broke into my apartment block and carted TV’s and laptops. But who is to blame? Who is to blame for slums? The dwellers or the people who parade in jets. I think of this as the three military jets zoom out of my sight. Do they think of the slum they have flown over or is it just landscape? Caleb Okereke, Kampala.

C’est Jean-Mathieu à Rio

En bas de ma fenêtre, il y a une petite route cahoteuse qui grimpe sur la colline et fait le lien entre deux favelas jumelées. Bible en mains, les évangéliques y croisent les avinés du bar voisin, amateurs de musique de cocus tristes. Le vendeur de gaz s'égosille mais peine à vendre ses bonbonnes dont le prix grimpe sans cesse. D'ailleurs, tout augmente et les gens qui fouillent les poubelles sont de plus en plus nombreux. A intervalles réguliers, des trafiquants passent, radio à la ceinture et arme à la main. D'habitude, c'est l'inverse, mais depuis la fusillade avec la police de la semaine dernière, ils sont tendus. Tout ce beau monde évolue sans masque. Quand la situation sanitaire est trop dramatique, le baile funk est annulé. Sinon, tous les samedis, des centaines de jeunes se défoulent sur le son des favelas. Au petit matin, le défilé des participants enjaillés se mêle aux travailleurs matinaux. Le dimanche, il y a foot et la colline s'embrase. Et puis, en bas de ma fenêtre, une autre semaine commence. Jean-Mathieu Albertini, Rio.

C’est Lionel à Boston

J'habite une métropole américaine ceinturée d’autoroutes, à quelques stations de métro des gratte-ciels du front de mer. Avec la pandémie, j’ai presque oublié tout ça. Je ne quitte plus mon quartier, une vraie ménagerie au cœur de la ville. Dans mon jardin, des écureuils bataillent sur le cerisier en fleurs, des lapins sortis de je ne sais quel chapeau boulottent mes salades. Des geais bleus, cardinaux et merles d’Amérique sifflent des airs inconnus de votre côté de la grand-mare. A l'occasion, un gang de dindons roule des mécaniques sur le trottoir et glougloute devant le vieux porche grinçant, où mon voisin fume son pétard du soir – ici c’est légal. A la nuit tombée, l’aigle pygargue brise son cercle paresseux au-dessus de l’étang et le raton-laveur obèse commence de saccager les poubelles. J’ai la chance de traverser ce moment d’histoire, de drames et d’ennui entouré d’une nature indifférente à nos malheurs. Au Massachusetts, la vaccination va bon train, les masques commencent (un peu) de tomber et l'économie de redémarrer, alors que Joe Biden célèbre ses cent premiers jours de dur labeur. Les rongeurs, qui n’en ont cure, continueront de bouffer mes laitues. Il est temps de monter une clôture. Lionel Pousaz, Boston.

Heidi.news sur Telegram, chaque fin de journée, recevez les articles les plus importants.
Inscrivez-vous!

Lire aussi