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Le Brexit prend à revers les Britanniques vivant en Suisse

Matthew Wake

Bonjour, c'est Matthew à Lausanne, où je me réveille en ce lendemain de Brexit. Je me demande comment, après avoir ri pendant des siècles du reste du monde, nous, les Britanniques, sommes devenus la risée du monde entier. Si quitter l'Europe relève du conte de fées pour la plupart des Britanniques, certains pensent tout de même que nous avons vendu notre vache pour un sac de haricots qui ne germeront jamais. Pour lire ma tribune en anglais, cliquez ici...

Essayez de trouver un pays que les Britanniques n'ont jamais envahi. C'est difficile, n'est-ce pas? Hormis la Cité du Vatican, la Suède, une principauté européenne ou un pays africain marqué par l’histoire coloniale française, vous auriez presque certainement tort. Pour un petit pays, la Grande-Bretagne a une énorme histoire et le Brexit pointe avec précision le sens même de la notion «être britannique»: c'est une façon de nous penser nous-mêmes qu'il est presque impossible d'expliquer à un Suisse.

La Suisse a bénéficié de 200 ans de neutralité. La Grande-Bretagne a été impliquée dans des conflits armés presque chaque année du siècle dernier. La Suisse a des frontières avec cinq pays et comprend qu'elle a besoin de ses voisins. La Grande-Bretagne est le leader européen en matière de non-apprentissage des langues étrangères. Des référendums sont organisés plusieurs fois par année en Suisse. Au cours de ma vie, le Royaume-Uni n'a organisé que trois référendums nationaux, dont deux sur l'Europe. En 1975, on nous a demandé si nous devions adhérer à la Communauté européenne. En 2016, on nous a demandé si nous devions quitter l’Union européenne.

En grandissant, je pensais que le Parlement européen était l'endroit où les Britanniques envoyaient les politiciens qui n’avaient pas réussi à entrer à Westminster. Les Britanniques ne comprennent pas comment l'Europe fonctionne, et la plupart s'en fiche. Comme mes compatriotes, je me suis contenté de laisser les journalistes - dont un certain Boris Johnson - nous dire que l'UE voulait interdire les chips au goût de crevettes et pénaliser l'utilisation de nos unités de mesure, les pieds et les pouces. La libre circulation et le libre-échange sont appréciés, mais l'expérience européenne n’a jamais été prise au sérieux. À tort ou à raison, on a compris que c’était une affaire franco-allemande, et l'histoire nous a appris ce que cela signifiait. Pas un seul de mes amis suisses a une approche politique à ce point obscurcie par le passé. Un Vaudois pourrait penser «Liberté et Patrie» une fois par an, le 24 janvier, mais je ne suis pas sûr que cette date fonde sérieusement sa philosophie géopolitique.

Lorsqu'un formulaire en ligne demande votre nationalité, un Suisse peut faire défiler le menu et sélectionner Suisse/Schweiz/Svizzera/Switzerland. L’histoire, notre histoire, complique tout pour les Britanniques. Le formulaire veut-il que je sélectionne Royaume-Uni? Grande-Bretagne? Angleterre? Cette bizarrerie de nomenclature était la seule occasion où je devais prendre en compte ma nationalité. Le Brexit signifie que je dois maintenant la considérer en permanence. Que se passera-t-il si l'Écosse quitte l’Union (la nôtre)? Que devrai-je faire si je veux assister à la foire du livre de Francfort, rendre visite à mon frère à Amsterdam, faire un saut en bateau à Evian?

Ce n’est pas parce que je n’habite plus en Grande-Bretagne que je suis épargné par le Brexit. J'importe des livres du Royaume-Uni et je n'ai aucune idée de la façon dont ils traverseront la manche et le continent pour atteindre ma librairie lorsque la Grande-Bretagne aura vraiment quitté l'UE, ni du coût que cela représentera. En ces temps instables, il est difficile de savoir comment fixer le prix de mes bouquins. La livre sterling sera-t-elle faible ou forte lorsque je devrai payer mes factures? Pour une petite entreprise, toute différence dans le taux de change est importante. Lorsque j'ai ouvert ma boutique, une livre sterling valait 2 fr. 50. Aujourd'hui, elle en vaut la moitié. Si elle s'effondre pour atteindre la parité avec le franc, je serai en faillite et je ne serai pas le seul.

J'ai toujours sympathisé avec les Américains vivant en Suisse. Ils ont dû endurer les années Bush et maintenant les années Trump, ce dont ils peuvent difficilement être fiers. Le fait d'être britannique m'a permis de profiter de la gloire des exportations de mon pays: le football, Doctor Who, The Spice Girls. Depuis que le Royaume-Uni a voté pour le Brexit, ce goodwill s'est évaporé. Mes amis suisses préfèrent d’ailleurs que je leur explique ce qu'ils considèrent comme une folie plutôt que de goûter à mon fameux sens de l'humour britannique. Pour la première fois en vingt ans passés en Suisse, et bien que j'aime mon pays d'origine, c’est moi la risée des autres.

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Matthew Wake est propriétaire de Books Books Books, la librairie anglaise indépendante de Lausanne. Il dirige le Prix suisse de création littéraire anglophone et anime des rencontres au Livre sur les quais, à Morges. Il est fier de contribuer financièrement à l'association Zoe4Life, qui lutte contre le cancer chez les enfants. Il vit en Suisse depuis près de vingt ans

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