Les portes des toilettes au Wacken Open Air, en Allemagne, le plus grand festival heavy metal au monde. Ici en 2013.EPA/Axel Heimken
La révolution des toilettes | épisode № 17

La prochaine guerre des genres et des idées a trouvé son terrain de bataille: les toilettes

Où l’on découvre un paradoxe. D’un côté, les inégalités en matière d’accès à l’assainissement touchent surtout les femmes, qui passent 97 milliards d’heures chaque année à trouver un endroit sûr où se soulager. Mais développer les toilettes unisexes pourrait aussi les mettre en danger. Une bataille à fronts renversés pour féministes et adeptes de la théorie du genre.

Est-on légitime à traiter un sujet quand on n’a tout simplement pas accès à 50% du territoire physique qu’il recouvre?

Un après-midi, je me suis demandé cela. Je travaillais déjà depuis plusieurs mois sur la question des toilettes. Je me trouvais dans un bidonville et ma guide, une développeuse anglaise, voulait me faire visiter des WC installés dans un conteneur. Il y en avait un pour les hommes, un autre pour les femmes. Je suis entré dans le premier. J’ai jeté un regard rapide sur les cabinets propres, avec l’air détaché de celui qui en a vu d’autres. Et puis nous sommes sortis. Ma guide s’est dirigée vers le conteneur des femmes. J’ai attendu à l’extérieur – sans qu’on se concerte – qu’elle me fasse signe que je pouvais entrer. La voie était libre.

Les toilettes sont le terrain privilégié de la séparation, de l’oppression et de la bataille des genres.

En Inde par exemple, la défécation à l’air libre a des conséquences plus dramatiques encore sur les femmes; selon l’UNICEF, 50% des viols commis ont lieu quand les femmes défèquent à l’extérieur. Pour éviter ce risque, elles doivent attendre des moments spécifiques, moins exposés, pour sortir; cette rétention imposée a des conséquences désastreuses sur leur santé. La World Toilet Organization estime que les femmes dans le monde passent 97 milliards d’heures chaque année à trouver un endroit sûr où se soulager. Ces heures perdues ne concernent pas seulement les pays en développement.

Les femmes dans le monde ne sont pas exclusivement discriminées quand il s’agit pour elles d’uriner ou de déféquer. Selon la Banque mondiale, 500 millions de femmes ne disposent pas d’installations adaptées à une bonne hygiène menstruelle. Dans les pays en développement, mais aussi dans les pays développés, les adolescentes qui ont leurs règles préfèrent souvent ne pas se rendre à l’école parce qu’elles y seront confrontées à des installations sanitaires inadaptées; leurs résultats scolaires s’en ressentent.

Les inégalités en matière d’accès à l’assainissement touchent donc d’abord les femmes.

J’apprends qu’un groupe d’étudiants de l’Université de Genève passent quelques mois à Pékin dans le cadre du Master commun sur le développement durable avec la Tshinghua University, . Emily Sheene me donne rendez-vous au Groove Cafe, une espèce d’immense Starbucks où les visiteurs passent leur après-midi enfoui dans leur ordinateur portable. Emily Sheene est une jeune femme née dans le Kentucky, elle vit en Suisse depuis plusieurs années.

Avec d’autres étudiantes, elle a créé le projet Fem.Friendly. Pour me montrer ce dont il s’agit, elle allume son VPN qui lui permet de briser le mur virtuel entourant l’internet en Chine. L’idée était d’abord de cartographier les toilettes publiques en Suisse et de recenser les installations selon leur équipement (papier de toilettes, serrure efficiente, eau courante, savon, produits menstruels, poubelles pour serviettes hygiéniques): «Chez les hommes, on trouve très régulièrement des machines à préservatifs. Chez les femmes, beaucoup plus rarement des machines à tampons.»


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Les toilettes, objet d'attrition... ici un spectacle des Mummenschanz en 2011 à Zurich. Keystone/Alessandro Della Bella

Ces étudiantes projettent à terme de créer une application, une sorte de carte interactive mondiale, où les femmes pourraient se connecter pour savoir quelles toilettes éviter ou adopter en arrivant dans une ville.

Depuis qu’elle s’intéresse à la question de la discrimination des genres appliquée aux toilettes, Sheene s’aperçoit des différences culturelles à l’œuvre entre les pays : «Aux États-Unis, on trouve des machines à tampons dans presque tous les lieux publics. Pas en Suisse. Même au siège de l’OMS, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de poubelle spécifique.»

Elle me raconte le cauchemar quotidien de ces toilettes où, sur la poubelle, il est indiqué «papier seulement» et qui n’offrent aucune solution pour les femmes menstruées: «Parfois la corbeille est à l’extérieur du cabinet et on doit sortir avec notre tampon ensanglanté devant tout le monde. Ce sont des petites humiliations qui finissent par s’accumuler.»


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Les toilettes, un objet de curiosité. Ici les WC mobiles du Sihlquai à Zurich, le 9. août 2010. KEYSTONE/Alessandro Della Bella

En Chine, Sheene a constaté que les toilettes ne disposaient ni de savon ni de papier, parfois pas de porte non plus et qu’elles étaient la plupart du temps utilisées comme fumoir: «C’est le rêve».

Elle m’indique l’article d’une chercheuse de Columbia, Marni Sommer, paru en 2018 dans la revue Water et intitulé «Making the Case for a Female-Friendly Toilet». Il est illustré par une infographie du cabinet de toilettes idéal, en particulier pour les femmes qui vivent dans des bidonvilles densément peuplés ou des camps de déplacés, mais plus largement pour toutes celles qui souffrent de «l’anxiété, l’embarras, l’inconfort et la violence basée sur le genre», liés à des conditions d’assainissement inadéquates.

Neuf exigences minimales sont posées:

  1. Un nombre adéquat de cabines de toilettes, séparées par un signe clair des installations dévolues aux hommes.

  2. Une cabine sûre et privée, qui puisse être fermée de l’intérieur.

  3. Des signes clairs qui indiquent aux filles et aux femmes de jeter leurs produits menstruels dans la poubelle placée à cet effet.

  4. Un rayonnage et un crochet pour disposer hygiéniquement ses affaires.

  5. Une source de lumière à l’intérieur et à l’extérieur du cabinet.

  6. Un accès facilité à l’eau courante, idéalement à l’intérieur du cabinet lui-même, pour permettre aux femmes et aux filles de se nettoyer et de nettoyer leurs produits menstruels.

  7. Des poubelles avec couvercle pour jeter les produits menstruels.

  8. Des murs, des portes, un toit, conçus sans matériel transparent, sans trou ni espace.

  9. Certaines cabines doivent être accessibles aux personnes handicapées.

Ce qui me frappe, dans cette liste, c’est que l’exigence de séparation semble première et qu’elle relève pour les auteurs de l’article de la stricte sécurité. Alors que la question des toilettes unisexes ou non-genrées se pose avec de plus en plus d’urgence, un peu partout sur terre. Selon certains, des toilettes unisexes pourraient résoudre l’inégalité fondamentale à laquelle les femmes font face: la longueur de la file d’attente.


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Les toilettes unisexes de l'hôtel Anker de Lucerne, en 2017. KEYSTONE/Urs Flueeler

Un sondage de la société d’études de marché Yougov, paru en mars 2018, relevait que les femmes avaient cinq fois plus de risque d’attendre devant les toilettes que les hommes; 59% des femmes affirment tenir régulièrement la file, alors que seuls 11% des hommes le font. Les femmes ne disposent pas d’urinoirs. Elles doivent se déshabiller davantage que les hommes pour uriner. Elles doivent parfois changer de tampon ou de serviette hygiénique. Selon une étude publiée par le Psychological Reports en 2009, le temps moyen d’occupation des toilettes pour les hommes est d’environ 2 minutes, contre 3 pour les femmes.

En toute logique, les femmes auraient besoin d’au moins un tiers de cabines en plus que les hommes pour prendre en compte ce temps supplémentaire passé aux toilettes. Certains plaident pour l’annulation simple de la barrière des genres dans les toilettes, ce qui permettrait d’étendre mécaniquement la superficie ouverte aux femmes. Selon ceux qui soutiennent la mesure, cette barrière remonte à une ségrégation victorienne des sexes, qui renforcerait le sexisme.

Les toilettes sont devenues un champ de bataille idéologique.

En 2016, plusieurs États américains, dont la Caroline du Nord et le Mississippi, édictaient des lois contraignant les transsexuels à utiliser les toilettes publiques dont le genre assigné se conformait à leur certificat de naissance. Ainsi, une femme transsexuelle devait utiliser les toilettes pour hommes et inversement. Selon les législateurs, ces lois étaient destinées à protéger les femmes. Elles étaient en réalité l’illustration caricaturale d’une lutte impitoyable sur le terrain des identités de genre.

Les lois «Toilettes» ont servi de prétexte à un ping-pong juridique entre Washington de l’ère Obama et les Etats. Elles ont aussi poussé des artistes comme Bruce Springsteen à annuler leurs tournées en Caroline du Nord en signe de protestation. Ces lois ont illustré la division profonde qui agite les populations sur tous les continents quand il s’agit de genre. Pour les uns, le genre est culturel et sa division binaire est une vieillerie en voie d’obsolescence. Pour les autres, le genre est biologique – il peut même être le produit d’une séparation métaphysique, par un dieu créateur par exemple; les deux pictogrammes sur les portes des toilettes publiques, avec ou sans robe, procèdent de l’ordre immuable du monde.

Quand le Maire de Londres, Sadiq Khan, annonce dans son nouveau plan de la ville qu’il veut accroître le nombre de toilettes unisexes, les réactions ne se font pas attendre, notamment de la part des associations chrétiennes, mais aussi d’associations de femmes qui redoutent que ces derniers espaces non-mixtes, considérés comme des espaces de sécurité, ne disparaissent.

En janvier 2018, Plateforme 10, la structure lausannoise qui accueillera le Musée de l’Élysée et le Mudac, annonçait que ses toilettes n’auraient pas de séparation hommes/femmes. Moins pour refuser la division binaire des genres ou limiter les discriminations envers les personnes trans que pour optimiser l’utilisation des équipements et donc l’espace. Depuis, l’initiative a été abandonnée à cause des réactions politiques épidermiques qu’elle a suscitées au sein de la municipalité.

Une nouvelle fois, je m’aperçois à quel point on peut comprendre où va le monde rien qu’en restant aux toilettes.