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Les papillons monarques élevés en captivité oublient comment migrer

Dans ce dispositif expérimental, la direction prise par le papillon montre s'il est prêt à migrer ou non | Aye Tenger-Trolander

Aux États-Unis, de nombreux amateurs élèvent des papillons monarques, une pratique très populaire notamment encouragée dans les écoles. Mais cette mode ne semble pas profiter directement à l’espèce. Elle pourrait même nuire à sa migration, selon des chercheurs.

Pourquoi c’est important. Ces insectes accomplissent une des plus importantes migrations animales au monde. Des plaines des États-Unis et du Canada jusqu’à leurs quartiers d’hiver au Mexique, dès l’automne, des centaines de millions d’individus voyagent parfois plus de 5000 kilomètres. Mais ils sont chaque année moins nombreux à faire le déplacement.

Et si l’élevage amateur, qualifié de phénomène culturel, n’avait finalement pas les bénéfices escomptés? C’est l’hypothèse avancée par des chercheurs de l’Université de Chicago, qui montrent dans la revue PNAS les limites de cette approche, pour la survie de l’espèce.

L’élevage nuit-il à la migration? C’est ce que suggère cette étude.

  • En élevant les monarques à l’intérieur, comme le font certains amateurs, on supprime leur comportement migratoire.

  • Mais surtout, les éleveurs recourent parfois à des œufs ou chenilles achetées dans le commerce. Or ces souches commerciales ont souvent perdu leur instinct voyageur.

  • En s’hybridant avec les populations sauvages, elles pourraient engendrer des lignées de papillons incapables de migrer.

Quand les conditions naturelles de la migration ne sont pas réunies, les monarques se convertissent facilement à la sédentarité, et transmettent ce trait à leur descendance.

  • Les monarques sont notamment présents en Europe, en Australie et en Amérique du Sud, où ils sont sédentaires. Ces populations non-migrantes se reconnaissent à la pointe de leur aile, légèrement plus arrondie.

  • Or les chercheurs ont constaté la même caractéristique chez une lignée commercialisée aux États-Unis, également non-migrante. Des tests génétiques montrent pourtant qu’elle est récemment issue de populations sauvages migrantes.

Les résultats. L’instinct migratoire d’un papillon dépend à la fois de la génétique et de l’environnement. C’est ce que montrent ces chercheurs, en évaluant les comportements migratoires des papillons sauvages ou commerciaux, en conditions d’élevage intérieur ou extérieur.

  • Élevés à l’extérieur, les monarques sauvages montrent un comportement migratoire normal. Par contre, l’élevage en intérieur supprime l’instinct, même en reproduisant l’ensoleillement et les températures automnales.

  • Que ce soit en extérieur ou en intérieur, la lignée commerciale testée ne présente pas de comportement migratoire. Mais en extérieur, une partie du mécanisme est préservé: les papillons présentent un trait caractéristique de la migration, à savoir une interruption dans leur cycle de reproduction.

  • Plus étonnant encore, les chercheurs ont placé en intérieur des chrysalides d’individus sauvages quelques jours seulement avant l’éclosion. Cela a suffi pour supprimer l’instinct migratoire. Une preuve de la fragilité de ce comportement voyageur, notent les scientifiques…

Qu’est-ce qu’un papillon migrateur? Finalement, seuls les individus sauvages élevés dehors présentaient les caractéristiques liées au comportement migratoire, à savoir:

  • L’orientation au sud. Les papillons ont été placés en environnement contrôlé afin de voir dans quelle direction ils s’orientaient en volant. Si le comportement migratoire est conservé, les monarques affichent une préférence marquée pour le Sud.

  • La diapause reproductive. Afin d’économiser leur énergie pour la migration, les insectes font des réserves de graisses et suspendent leurs comportements reproductifs. Chez les femelles, cela se traduit par une baisse du nombre d'œufs disponibles. Les chercheurs ont disséqué des individus et procédé à des comptages.

Pour autant Laurent Keller, biologiste myrmécologue à l’Université de Lausanne et non impliqué dans ces travaux, n’est pas totalement surpris par ces résultats:

«Pour déclencher artificiellement un comportement, il faut parfois réunir des conditions extrêmement variées et complexes. Ce pourrait par exemple être une question d’humidité… Je suis certain qu’on peut trouver la bonne formule, mais il faudra que les chercheurs y travaillent un peu plus»

L’élevage doit-il être régulé? Selon les auteurs de la recherche, l’élevage du monarque présente tout de même un intérêt, notamment pédagogique. En sensibilisant des milliers d’écoliers, on favorise la mise en place de mesures de protection. Mais ils notent que pour préserver le comportement migratoire, les papillons devraient être issus d’individus sauvages locaux et élevés en extérieur.

Laurent Keller ne dit pas tout à fait l’inverse:

«Si l’on veut vraiment préserver le comportement migratoire, il me semble qu’il faudrait surtout protéger l’habitat naturel des monarques.

Quoi qu’il en soit, j’ai peine à imaginer que l’élevage puisse avoir un impact direct, positif ou négatif, sur des populations de centaines de millions d’individus. À condition bien sûr qu’on ne relâche pas en masse des papillons incapables de migrer.»

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Lire l'article publié dans PNAS (EN)

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